fil bleu des lèvres

Ce texte a été publié sur le blog de Christophe Sanchez pour les Vases communicants, mai 2016.

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Depuis toujours il avait lu avec les lèvres qui remuaient, chaque syllabe chuchotée. Il en avait besoin pour comprendre les mots alignés dans la page de son journal. J’étais enfant. Quand je le surprenais je m’étonnais de ce murmure. À l’école j’avais appris à lire avec les yeux en silence, à l’intérieur du corps, et on m’avait dit que ceux qui formaient les sons avec la bouche — comme mon père — ne savaient pas lire. C’est vrai qu’il avait appris sur le tas et c’était déjà bien étant donné le milieu d’où il venait et le peu d’années d’instruction à la Communale. Il s’était fabriqué sa culture tout seul, parcourant Ouest-France avant le repas de midi, Historia ou Géo, des romans d’histoire ou de terroir, un peu ce qui lui tombait sous la main. Quand sa grosse main ne parvenait pas à saisir le papier pour changer de chapitre, il râlait, doigts malhabiles rongés par le ciment.
Aujourd’hui il ne lit plus. Il dit qu’il ne peut plus.

Il dit que ça ne sert à rien.

Il dit qu’il ne parvient plus à se souvenir de ce qu’il a lu la veille, et même une heure avant. Il a oublié les événements, les personnages. Il ressent le poids de toute une vie perdue dans les méandres des pages tournées et des sacs de matériaux soulevés. Oui mais il est là, encore en vie à cet âge avancé. Il est là pour moi, pour le peu de famille qui lui reste. Je repousse mes colères et me suspends à son souffle abîmé autant que ses doigts, rongé par la poussière. Ses yeux sont rouges, humectés de larmes indicibles. Il est diminué, je le sais, je le vois. Bientôt la ligne d’arrivée. Mais toutes ces misères qu’il a sur le cœur comme des secrets figés dans ses muscles de pierre, sur le fil bleu de ses lèvres. Elles n’auront pas de fin.

Ne t’inquiète pas, je lui dis. Tu es bien là, au bord de ton jardin, n’est-ce pas ? Et il en sera ainsi aussi longtemps que possible.
Il entend, répond à peine.
Tu sais, ton nom restera inscrit au bord de mon âme, tu es mon père.
Je lui parle mais tout s’échappe dans l’air doux du printemps. Je me vois remontant le drap blanc sur lui depuis des siècles et des siècles. Et je me tais.

Photographie ©Françoise Renaud, avril 2016

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