(elle ne fait que donner, la terre)

un texte dans l'inspiration de La Terre, de Tarkos (in Le Kilo, POL 2022), sur une proposition de François Bon
j'ai choisi des images de neige pour mieux aller à la découverte

ST1 

Terre entourant composant le domaine — on la voit depuis les fenêtres ou quand on roule en voiture à travers le pays de collines et de petites forêts. En champ en friche en bois en prairie. En rotation de saison en saison, en mutation depuis la feuillaison jusqu’au temps de la perte automnale, en réception de ce qui vient d’en-haut. Terre vivante —  même qu’on pourrait la voir respirer si on y prêtait attention. Terre absorbant tout ce qui tombe sur elle, résidus végétaux, pollutions, poussières d’étoile, toute cette eau qui vient par secousses, vagues violentes ou en bruine, qui modifie sa texture sa couleur. C’est selon la nature de la pluie, selon la nature de la pente, selon l’espèce des arbres s’il y en a. Terre à peine humide et sombre. Ou alors mottes collantes. Ou alors grasse et luisante, habitée de créatures. Ou alors inondée, larges flaques dessinant des marelles qui reflètent le ciel dans les champs. Pattes d’aigrettes blanches plantées là, fidèles à ces parcelles où elles doivent trouver leur lot puisqu’au même endroit elles reviennent sans cesse.


ST4

Les aigrettes sont silencieuses. Quelquefois il me semble entendre crier. Ce doit être le cri de la terre.

ST2 

je parle crisse marmonne craquèle je sors je lui parle à elle comme au ciel je glisse dans la pente je criaille dérape je me casse les os mes mots dérapent et ruissèlent dans la pente qui transporte toute chose qui glisse et dérape ma langue s’embourbe dans la vase tant que la pluie tombe je râle chuchote marmonne en prends mon parti quand ma bouche se remplit de terre contrairement au bec de l’aigrette qui sait la filtrer je parle crisse craquèle piétine les débris de coquilles les os brisés enterrés

ST3 

Mes pieds avancent dans la terre douce et tiède. Parfois froide et pleine de cailloux. Mon corps se penche. Mes mains se battent avec elle, s’insèrent dans son corps à elle, dessinent des niches et des sillons pour semer planter. Une belle terre capable de nourrir. L’herbe elle nourrit les lapins, les brebis, les fourmis. Les oiseaux fouillent avec leur bec dans l’herbe et dans la terre. Ils trouvent de quoi manger. Je n’ai pas d’organe pour faire comme eux, seulement des pieds à poser dans l’herbe pour marcher progresser dans la pente, et des mains pour préparer réparer la terre sous l’herbe et à côté de l’herbe, pour caresser les écorces arrachées par la tempête. Je m’assois sur le sol, gratte avec mes ongles quand ça résiste, attrape un outil. Je me débrouille avec sa chair de terre, en retour elle ne fait que donner.

ST4

La racine réclame de se faufiler jusqu’au granite.

Tout ce qui est vivant crie dans le silence des mottes. 

Photographies ©Françoise Renaud, 2021

12 commentaires

  1. Jusque dans l’indicible Tant de douceur et tant de violence se retrouvent là, dans la terre. Vous parvenez jusqu’à le dire.

  2. Jacqueline Vincent

    Ce texte me fait frémir .. plus je le lis plus il me pénètre profond comme toi tes mains dans cette terre vivante et sacrée…Un hommage d’une beauté que je lis encore et encore et même à haute voix… Merci pour ce réveil plein de promesses.. frémissement du renouveau vers les jours du printemps…

    • oui, lis à haute voix, une si belle façon de lire…
      et toujours ma préoccupation de renouveler les formes, ça permet d’approfondir ce qui se ressent dans le corps qui vit et frémit… et pour la terre, c’est approprié de creuser !

  3. Il y a tant à dire sur cette « terre » et tu trouves les mots qui résonnent au gré des saisons, des circonstances, de la nature et de ce qu’elle nous donne. C’est très beau Françoise, continue à fouiller.

  4. relu avec même plaisir. Les « en » en grand nombre du début… Les « selon » aussi. Puis les phrases plus courtes, isolée, on peut s’y arrêter, les savourer…

  5. Encore ébloui par tes mots !

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