Un certain dimanche

Elle se souvenait de ce long versant couvert de châtaigniers, nuages courtisant les crêtes, taillis suant le jaune à peine le début de l’été. Des courants d’air glissaient le long de la route et bousculaient au sol des paquets de feuilles desséchées par la chaleur exceptionnelle de juin. Il fallait descendre au plus creux pour atteindre les maisons. Ou peut-être pas tout à fait, elle ne savait plus trop, elle avait oublié. En tout cas village niché dans une pliure.

À l’entour, paysage grandiose.
Moutonnement infini des montagnes.

Au repas de midi, la conversation avait couru autour des menus événements et des livres parus récemment dans la vie des uns et des autres. Rien ne transpirait vraiment de ce qui aurait pu surgir des cœurs — tout de même un bel habillage de mots et de sourires. Il faut préciser qu’ils ne se rencontraient presque jamais, tout ce silence à vaincre. Mais cela n’était rien comparé à l’immensité de l’espace qui les entourait, la courbe du ciel immense qui les intimidait tout en les rapprochant des rumeurs de l’univers.

En fin de matinée l’amoncellement des nuages s’était précisé, les arbres avaient frémi, l’orage rampait pas loin. On n’y échapperait pas. Trois heures plus tard, la lumière avait réapparu à travers la brume. Elle en avait profité pour remonter la route principale, probablement déserte en hiver. Observé les bâtiments habitués aux sévérités du climat, immuables, plaques en fonte fixées au fond des cheminées et lampes suspendues dans les coins sombres. Mesuré l’usure des pierres de seuil, celle des façades. Elle s’était demandé quoi des maisons ou des arbres étaient les reflets les plus réels de ce temps sauvage, ce temps qui suivait son cours régulier quoi qu’il arrivât sur la terre, qui finirait par nous avoir tous à la longue, par fragiliser nos os et ruiner nos visages, ce temps qui du même coup polirait nos mémoires ainsi que des diamants, les étirant jusqu’à y pratiquer des trous où se blottiraient certains rêves capables de nous hanter jusqu’à ce que tout fût fini — fini des livres papier et des traits juvéniles. Les arbres peut-être, gardiens du temps plus encore que les bâtiments, réservant la matière de nos vies dans leurs écorces bleutées. Ou alors ces deux corps de pierre dressés dans le jardin, soupirant au rythme des secondes, bras et regards rivés à la course du soleil à travers toutes sortes de saisons.

10 juillet 2017
Photographie Françoise Renaud – corniche des Cévennes

5 Comments

  1. En revenant de Hauterives sur la Vallée de l’Isère, alors qu’un orage venait d’éclater, j’ai ressenti cette intensité dans un air chargé d’humidité… Avec le moutonnement des montagnes… et des reflets métallisés se reflétant sur les pierres et irisant le feuillage des peupliers bordant la route…
    C’était hier, et nous rentrions d’une virée dans la Drôme avec la visite d’une exposition magique de Gérard et Élisabeth Garouste.
    Jacqueline.

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  2. Un cercle d’écrivain sous une sphère de vapeurs, l’odeur sucrée des bois de châtaigniers en juin comme en novembre, comme si nous passions instantanément de la page 11à la page 138.

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  3. Enfin je peux lire ces lignes presque en direct, à l’abri des censeurs ! Merci pour cette élégante mise de mots ou les entrelacs de route se mêlent aux méandres de l’existence.

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  4. j’aime beaucoup ces différents temps, celui du temps de brume, d’orage
    celui du temps qui passe, celui de notre vie.
    Jolie façon de définir la nature, les saisons et le temps présent.

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