dix-huit secondes

d’abord rien de particulier… elle marche d’un pas rapide dans la rue d’une grande ville, elle a l’air détendue, ses vêtements souples flottent sur sa peau au rythme de sa foulée
elle arrive à hauteur d’un café dont elle vérifie le nom en levant les yeux vers l’enseigne, c’est bien là, elle pivote vers la porte et son bras se tend dans le même mouvement jusqu’à toucher la paroi de verre où se reflète sa silhouette mêlée au monde qui marche dehors et où transparaît le monde dedans qui bavarde et consomme
elle remarque les vitrines éclairées dans le prolongement du bar qui proposent des glaces ou des gâteaux, un peu comme dans un restaurant italien — plan rapproché sur ces gourmandises que le spectateur peut convoiter — tandis qu’elle perçoit des vibrations qui filtrent à travers la paroi transparente… rien d’extraordinaire, un simple rendez-vous dans un café-restaurant qui diffuse de la musique, rien de plus
elle est à l’heure… une fois les pieds sur le seuil et la main engagée sur la porte, elle marque une hésitation comme prise d’un doute — l’observateur le comprend clairement et déchiffre l’incertitude dans son regard… sans doute un bref travelling à travers son visage balayé par des mèches de cheveux —, il y a qu’en cet instant précis elle sent combien elle est plus vieille, plus usée que lors de leur dernière rencontre
à cette idée ses doigts se crispent sur la poignée en relief

elle tourne la tête vers l’arrière

il y a des gens qui passent en riant fort, elle tourne la tête vers eux, vers la ville, vers le ciel comme pour l’interroger, elle ne sait pas si elle va entrer finalement, à quoi bon ? elle se dit que ça ne sert à rien de se revoir après longtemps, qu’il n’y a rien à tirer de ce genre d’expérience… en fait elle n’est plus sûre de ce qu’elle veut et elle est au bord de faire demi-tour… elle avait pourtant pris soin à sa toilette et au choix de ses vêtements, elle nourrissait un espoir sans se l’avouer, idiot forcément, quand le jour précédent il lui avait envoyé les photographies par mail, ça lui avait fait un coup au cœur mais elle n’avait pas réagi — toujours la même prudence, ne pas s’engager, aller le plus loin possible et puis reculer, surtout ne rien révéler d’elle —, c’était des photos d’enfants sur une plage

une fille un garçon, la fille l’aînée, à peu près douze ans, peau caramel, le garçon rieur, c’est fou comme ils lui ressemblaient
aucune explication pour les accompagner, rien que les photos en pièces jointes, soudain tout ce qui aurait pu advenir si elle avait accepté à l’époque de voir les choses autrement lui saute à la figure, la balaie tel un ouragan… l’instant du choix est passé depuis longtemps, le carrefour de leurs vies dépassé, griffé dans les neurones comme un déchirement
elle s’appuie contre la porte pour ne pas chavirer

 

elle revoit les frimousses d’enfant l’une après l’autre jusqu’à ce qu’elles se perdent dans la foule métissée des visages projetés dans la vitre

la porte s’ouvre brusquement, elle manque de trébucher — gros plan sur le sol parcouru de mille fissures ou égratignures —, elle se rattrape à la poignée tout en pensant qu’il est encore temps de faire demi-tour
déjà il s’est levé quelque part dans la salle, s’avance — on entend le bruit de ses pieds qui glissent contre le sol —, il est là, tout près, elle perçoit son souffle, il a la peau noire comme avant, il est aussi plus vieux qu’avant, enfin à peine, si jeune encore lui et plein de vie, elle le regarde, partagée entre un bonheur immense et une douleur liée au passage du temps, à l’impossibilité de rembobiner le film, c’est terrible tout ça mélangé aux images des petits qu’il a eus avec une femme qu’elle ne connaît pas, ni le nom ni rien, rien n’a transpiré de sa vie au cours de ce long silence, combien d’années au fait ? pourquoi fallait-il qu’il réapparaisse, qu’il lui parle de tendresse ou d’on ne sait quoi ?

 

il la touche

lui prend la main et ensuite les épaules, la serre contre son corps, sent l’odeur de ses vêtements et de son cou, de ses cheveux, joie et tristesse mélangées, c’est terrible, on ne peut pas recommencer à la première page, tu sais bien, mais comment ça va ? dis-moi… dis-moi, s’il-te-plaît, parle-moi…
des mots simples comme si le temps était stoppé net, elle voudrait se débattre pour lui échapper mais elle reste

deux secondes encore cramponnés, nichés dans l’étreinte, et puis ils se séparent

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2017 proposé par François Bon, Et si je vous dis personnages ? volet 6 « Les dix-huit secondes d’Artaud »
Il est proposé d’écrire « 18 secondes de la vie d’un personnage, tout ce qui se construit de lui en arrière-plan… lui au milieu des autres humains. Un texte qui va s’inclure dans le grand qui collectif…
Et le cercle qui n’en finit pas… »

Photographie de Sylvia Bahri, 2016

7 Comments

  1. Dommage , je voudrais une suite …..
    Pour ma part , je n’aime pas reculer. Ni imaginer une autre histoire possible en rapport avec le passé.
    Chacun choisit sa ou ses portes, après il faut avancer…
    Même si on se trompe de porte, on doit regarder devant soi, et continuer d’avancer vers les surprises du futur.
    Ã bientôt le plaisir de lire ton nouveau livre .
    Christine

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    1. On peut alors dire que le personnage ne te ressemble pas…
      mais on ne sait pas tout de l’histoire, celle qui est en arrière comme écrite sur une page de brouillon qui n’aurait pas été publiée, celle de cette femme
      on sait très peu, presque rien… c’était d’ailleurs le jeu de cette proposition d’écriture, d’écrire quelques secondes de la vie d’un personnage avec aventures et sensations en toile de fond… alors on ne sait pas ce qu’elle va faire après… le texte ne tisse que ces 18 secondes de retrouvailles au plus près du réel qui nous laissent dans l’attente

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  2. Quelle belle suite d’exercices ! Tu réussis très bien, me semble-t-il, à faire selon les consignes ET produire un texte intéressant. L’idée est chaque fois surprenante, originale. C’est tout à la fois le métier et le talent…

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  3. Dix-huit secondes, fallait le faire ! Et cette embrassade me rappelle les miennes, secondes importantes. Les cafés ne serviraient à rien s’ils n’étaient le point de re-rencontres avec les amis inscrits dans l’âme.

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  4. Un personnage, du suspens, une description du lieu et un décor, et cette hésitation, cette interrogation sur un temps passé qui a laissé nostalgie et regret… Je suis immédiatement rentrée dans cette histoire.. Tu m’as embarquée, chère Françoise, pour 18 secondes de bonheur… le temps de lire et relire cette page d’écriture qui me laisse un goût de miel et d’amertume qu’il me semble reconnaître… Jacqueline.

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