en mon for intérieur – jour #44

L’image s’impose à moi — à cause du manque sans doute —, image de la vague qui s’annonce à bonne distance de la côte et vient se briser sur la plage, et aussi le bruit, parce que ça fait un bruit terrible une vague qui court jusqu’à l’épuisement, souffle et rage, fracas, roulement, chacune ressemblant à une boursouflure puis à une faille qui se déplace à travers le bleu ou le vert bardé d’écume, à une tranchée. On a accès au ventre de la mer. On voit combien ça bouscule et rugit en dedans, combien ça brasse et fracasse. Un corps d’homme y serait irrésistiblement aspiré, emporté, chamboulé, avant d’être rejeté à demi-mort sur le sable.

Et ça court glisse comme sur une peau. On observe les petites langues levées par le vent puissant.
La ligne de rencontre entre ciel et mer est dure et précise, sans nuages.
Comme soulignée à la plume violette.

Quand nous étions jeunes, nous enfants de la côte, nous adorions les tempêtes. Elles soulevaient des vagues énormes qui à marée haute remplissaient les criques jusqu’à la goule, refoulant la marmaille estivante sur les bancs qui bordaient la corniche. Nous les espérions avec les orages d’août. Ces jours-là nous enfourchions nos bicyclettes pour gagner les rivages sauvages à l’écart du bourg,  réputés dangereux, on ne disait rien à personne, on y allait, on abandonnait nos engins à travers les genêts et on se jetait dans la bataille. Plusieurs heures. Inégalable ivresse à éprouver la force démente de l’eau,
corps broyé,
membres écartelés, chevelure mêlée de sable et de sel.

Ce matin, dans le silence de la maison, je revois les murs déferlants qui nous avalaient, j’entends les cris que nous poussions et que nul ne pouvait saisir dans le fracas monumental. Nous n’avions aucune peur ni aucune idée du danger. Parfois une vague plus vicieuse que les autres nous déportait vers la barrière noire des rochers. Nous sortions roués de coups, éraflés, ensanglantés. Nos mères nous demandaient où donc nous étions allés nous fourrer et nous répétions que ça n’était rien, ces bobos, rien du tout. De toute façon nous nous en moquions, le paysage et le vacarme étaient nôtres, l’océan nous possédait, nous ne désirions rien d’autre qu’appartenir à ce monde qui nous avait vus naître et qui nous poussait vers l’avant avec en germe la conscience de la phosphorescence et de l’extrême beauté. Ce matin l’océan me manque et je me soucie de l’avenir du monde.

Photographie : Leo Roomets -Unsplash