en mon for intérieur – jour d’après #27

rien ne vient, rien
ou pas grand chose

difficile d’inventer les intrigues qui seront celles du nouveau monde, le monde de l’après-catastrophe même si la catastrophe n’a pas eu lieu, seulement la peur, la peur au seuil d’un drame annoncé,  la peur de la maladie provoquée par une toute petite entité qui porte un tout petit nom (virus, aussi effrayant que cancer ou Tchernobyl), peur pour les siens (peut-être pour soi aussi), peur absurde ou peur légitime à voir les soignants en tenue de cosmonautes, les fosses communes, les cercueils alignés, peur d’y laisser le souffle, enfin le jour vient où on a le droit d’aller au parc ou au bord de la mer pour prendre un bol d’air et on se dit que tout va bien (mais qu’est ce qui va changer de la vie, hein ? tu te le dis pour toi-même car tu vois bien qu’eux vont continuer à garder leurs petits-gosses le mercredi, à les conduire à la danse ou au foot, à prendre leur voiture pour aller chercher le pain et l’avion pour un oui pour un non, continuer à faire du tourisme, à piétiner les landes en sursis au bord de l’océan, continuer de se tuer en moto ou à cause d’une mauvaise appréciation ou d’une imprudence, à douter de la fidélité de l’autre, à le pousser à bout jusqu’à tomber dans le noir ou la drogue, tout sera balayé de ce qui est arrivé), ainsi  tout va continuer, d’ailleurs c’est déjà le cas, c’est ça la vie n’est-ce pas, l’apéro, les vacances, les chansons qu’on écoute en boucle et qui font pleurer, les petits événements qui rendent jaloux, grincheux ou heureux, et puis un soir on voit à la télé un type noir qui se fait étouffer par un autre, le monde s’enflamme
on ne sait plus
ou plutôt on n’a jamais su qui on est vraiment, chacun dans sa peau à chercher le vrai langage (la voie) de l’indescriptible, le Corona déjà dilué dans l’atmosphère secouée par les vents chauds

j’entends pourtant comme un murmure, un frémissement, une onde qui a commencé  à s’étendre à la surface de l’eau

Photographie : Shadows de René Bohmer, Unsplash