atelier pousser la langue #08 | mes 27 septembre

Atelier Tiers livre  Pousser la langue, épisode 8. À nouveau une forme d’autobiographie en creux, empreinte qui ne révèle rien mais qui appelle à tant de partage dans le regard sur le monde, la façon de le dire et surtout l’appeler. Donc aller chercher trois 27 septembre dans des périodes charnières (ou pas), très loin dans la mémoire (ou pas).

27 septembre 1956, un jeudi

Je respire depuis dix jours à peine, c’est du tout neuf. Hier ou avant-hier on m’a ramenée à la maison dans un panier ou dans les bras sans rien m’expliquer et on m’a déposée dans un petit lit en fer, celui qui a déjà servi à ma sœur. Maintenant je suis couchée dans cette chambre, la plus petite des deux, celle avec le sol en béton brut dépourvu d’habillage – juste des chevrons réalisés avec un rouleau métallique à motifs passé avant le durcissement pour éviter de glisser. Je ne distingue pas les contours de la pièce, seulement des éléments flous, et j’entends les voix de ma mère, de ma tante venue pour aider, les petits cris de joie de ma sœur. J’ai envie de réclamer le biberon qui ne vient pas assez vite. En fait je trouve la réalité beaucoup moins paisible que les limbes tièdes originels – la naissance serait-elle rédemption ? Jambes contenues dans un lange, j’ai pleuré toute la nuit, tant gigoté que je m’en suis défaite. Le docteur a pensé que c’était à cause d’un mal au ventre. Il n’y est pas du tout, c’est de solitude que j’ai hurlé. À présent ma grande sœur veille sur moi comme un ange. Elle sourit, tend la main, défroisse ma brassière tricotée, voudrait me prendre contre elle, tout ce qui se cache et vibre dans son corps de fillette – qui ne grandit pas tout à fait comme les autres – la porte vers moi, bébé, petite sœur aux odeurs de lait et de miel, être minuscule et étrange avec qui elle pourrait se lier intimement si on lui en laissait le temps et la possibilité. Il y a dans l’espace de ses gestes comme une zone blanche qui préfigure l’affection, une possible aventure. Mais quelqu’un l’écarte du berceau tandis que de l’autre côté de l’Atlantique, l’avion expérimental américain Bell X-2 se crashe après avoir atteint la vitesse de 3370 km à l’heure avec Mel Apt à son bord. Le pilote a perdu le contrôle et vu sa mort venir. À cette époque-là, on croyait que les enfants étaient pareils à de petits animaux, qu’ils n’étaient pas finis, qu’ils ne pouvaient pas ressentir les situations. À cette époque-là, on ne parlait pas aux enfants – encore moins aux nourrissons.

 

27 septembre 1966, un mardi

Je viens d’avoir dix ans. En train de pédaler sur une route de campagne pour rejoindre l’école – environ trois kilomètres. Je dois pédaler fort parce qu’il y a du vent de la mer et je ne veux pas arriver en retard. Je ne sais pas grand-chose du monde en dehors du village et de l’école, je ne sais rien de la tempête Inez en train de ravager la Guadeloupe. Des rumeurs nous parviennent parfois par la radio et je regarde des films pour enfants chez les voisins, c’est à peu près tout. Je sais pourtant qu’il y a des guerres et des gens malheureux. Annick l’institutrice nous a expliqué que les américains envoyaient des troupes au Viêt Nam et bombardaient massivement le Nord. C’est un conflit très grave mais j’ignore où se trouve ce pays. Comme Annick me fait les gros yeux sitôt que je m’agite ou tarde à regagner ma place, je ne pose pas de questions, enfin j’aimerais quand même savoir. J’arrive essoufflée sous le préau de l’école, range mon vélo, entre dans la classe. Ne pas faire de bruit. Dire bonjour avec la tête, prendre l’ouvrage de couture (un alphabet au point de croix) dans le carton sur l’estrade et aller s’asseoir gentiment en attendant l’heure. Rester à sa place d’élève. Ronger son frein, se taire, refouler sa soif. Jimi performera ce soir à Londres au Scotch of St James club pour la première fois. Il dira : Je m’appelle Jimi Hendrix. On commence par Summertime Blues et on voit comment ça se passe ?

 

27 septembre 1996, un vendredi

J’observe une photo de mon amoureux avant de la ranger dans mes archives – trop grande pour se glisser dans mon portefeuilles. Autour de lui : décor de montagnes sans végétation, ciel dépouillé, hommes à cheval avec fusil en bandoulière. Il est si jeune. Il venait de débarquer pour la première fois en Afghanistan, pays splendide. Aujourd’hui Kaboul est en train de tomber aux mains des talibans, sans aucune résistance, imposant la charia.Ils viennent de l’annoncer au journal de midi.

 

27 septembre 2014, un mercredi

Douze jours que la catastrophe est arrivée. L’épisode pluvieux était exceptionnel et tout est détruit autour de la maison, pans de mur arrachés, traversiers emportés, espaces jonchés de pierres branches objets insolites venus de l’amont  –- fil de fer, tessons de vaisselle, bâches, piquets de clôture – déposés par le torrent insoumis. Dans le lit, morceaux de ponts détruits traînés sur des dizaines de mètres puis abandonnés en travers. Au ciel s’élève une chaleur tendre, nuages en pleine expansion dans un bleu laiteux. Jean-Luc est venu de la ville. Contraint de se garer loin – seuls les pompiers et les agents de chantier ont le droit de circuler dans la zone après la catastrophe –, il arrive en bottes de caoutchouc, poussant une brouette pleine de victuailles et d’outils pour lutter contre la boue. Le travail ne manque pas, la fatigue est intense. Les caves ont été vidées des objets qu’elles contenaient et tout est répandu au soleil, pitoyable. Quoi sauver. On casse la croûte sur la terrasse dans une ambiance de désastre, pain frais associé au jambon laissant dans ma bouche une saveur inoubliable. À l’autre bout de la planète, le mont Ontake entré brutalement en éruption porte la mort, ensevelissant des corps sous la cendre.

 

Photographies : Crash aérien, États-Unis, 27 septembre 1956 / Cyclone Inez, Guadeloupe, 27 septembre 1966 (Lameca, Wikipédia)/ Talibans, Afghanistan, septembre  1996 / Inondation, Cévennes, septembre 2014 (Philippe Daniel)

rigoles de gravier

poutre_carré2

Nous hurlons de honte et de colère.
Nous hurlons dans notre solitude.
Nous hurlons depuis cinq cent cinquante-six jours, moment où la lave du torrent a fondu sur le village et sur nos têtes. Encore aujourd’hui ruines et désolation dans les rues. On devine quelle guerre c’était hier – même les étrangers le voient –, mais rien ne semble avancer.
Hier, c’était il y a longtemps, cinq cent cinquante-six jours – je vous jure que je les ai comptés un par un. Pourtant nous ne manquons pas de courage mais nous hurlons de désenchantement à cause des pertes accumulées – ô destin trop injuste –, photos, courriers, livres, objets, meubles, vêtements, voitures, possessions matérielles cependant dérisoires comparées au deuil d’une famille, l’un d’entre nous qui avait nom, enfants et maison, emporté par l’onde boueuse et folle et chargée de toutes les choses de la montagne et de tous les orages du ciel, le Naduel devenu ce soir-là Amazone capable de tordre des poutres métalliques de quatre mètres de long et larges comme une cuisse d’homme, d’arracher aux versants des arbres aux griffes profondes, parts séculaires du paysage. Nous hurlons de marcher dans les rigoles de gravier chaque jour, de longer les murs détruits rehaussés de rambardes en attendant mieux, de longer le stade de foot. Continue reading →