pousser la langue #05| parler c’était quoi alors

Le Tiers Livre, atelier d’été 2019  : Pousser la langue
Cette fois, proposition de prose narrative : on est dans un bloc, on explore ce que ça donne dans un texte continu en utilisant comme ponctuation des trous en blanc qui organisent le rythme et la narration, on grossit, on ralentit, on repart dans la mémoire ou on revient dans un détail (mémoire, spatialisation, force du dire)  
Le Tiers livre ici

 

parler c’était quoi alors             rien              la table toujours encombrée avec de la vaisselle des miettes de pain des objets à traîner parce qu’avec des enfants on ne peut pas garder une maison impeccable même si on s’acharne              les bruits de succion quand on mangeait la soupe le soir              Père avait une voix lourde et rageuse pour le peu qu’il disait            on le craignait              tout le monde craignait Père à cause de sa voix qui ramenait des paquets depuis l’arrière             des histoires anciennes              des rages des chagrins impossibles à polir             la table en bois plaqué de Formica blanc veiné             assortie aux placards qui occupaient tout un pan de mur             on mangeait vite avec la faim qui poussait            la soupe de légumes             avec des morceaux de pain              la chaleur en hiver près de la cuisinière à charbon            tout petits on était encore nous les enfants et on se rendait bien compte de la colère dans sa voix dans ses yeux            et on ne disait rien              Père ne connaissait pas la douceur de la peau ni l’abandon avec les yeux fermés             quelque chose de son passé qui avait enrayé la machine tendre et il en voulait aux femmes aux enfants au monde entier             aux femmes en particulier             alors c’était bien mieux de se taire             de toute façon quoi dire             les mots l’auraient contrarié parce qu’il les aurait pris contre lui            alors nous deux on aspirait la soupe les yeux baissés et on se taisait             l’homme avait souffert dans sa jeunesse c’est vrai et il aurait voulu que ce soit pareil pour ses propres enfants             d’habitude c’est le contraire             parfois la radio             nous on aimait beaucoup la radio             des voix étrangères qui évoquaient des régions différentes de chez nous             des musiques            après la soupe le dessert             juste une demi-pomme ou une cuillerée de confiture             le plus pénible c’était d’aller embrasser Père avant d’aller au lit                     Mère nous obligeait à le faire tous les soirs et pas envie             la joue rugueuse             pas un geste             on pensait que la vie était comme ça             que les Pères étaient comme ça             que c’était leur rôle d’être rugueux            on pensait qu’un jour on serait partis loin             du coup on attendait de grandir              pour partir             pour s’éloigner             on savait qu’il faudrait vraiment partir un jour pour que la colère de Père n’agisse plus sur nous             qu’on ne prenne plus ses paquets sur le dos             on le savait             faudrait qu’il parte lui aussi sous la terre pour qu’on reprenne des forces             et avec lui dans la tombe ses mots rares et tranchants             une pierre grise et propre avec des fleurs blanches déposées par Mère            sa tombe dans le petit cimetière où on glisse entre les tombes dans les allées de sable balayées par les vents de la mer

Photographie : Bretagne, françoise renaud 2017

pousser la langue (interstice #01) | exploration des limites

« Apprendre la phrase à ne pas se développer selon les principes de la perspective, mais selon ces schémas dont nous disposons pour la représentation 3D, qu’on soit habitué ou non aux casques de représentation visuelle.
Donc au moins cinq brefs paragraphes, quatre ou cinq lignes maximum, chacun se saisissant d’une de ces configurations urbaines qui ne peut être pensée que selon ces modes de représentation 3D. »

Alors on « pousse la langue » dans les interstices  ! d’où AQUARIUMS & ZOOMS 3D  (le tiers livre ici)

Trou : paraît sans fond au premier abord, masse de matières indistinctes avec sur les flancs des indices de présence de tiges métalliques (coupantes, dangereuses), impression de tressage entortillé qui se complexifie encore à s’approcher des barrières ficelées de ruban rayé rouge et blanc interdisant l’accès, bien possible qu’il y ait des rats ou d’autres genre d’animaux qui s’engouffrent dans la canalisation fracturée bientôt visible à s’approcher encore et à se pencher, pieds froissant les gravillons répandus de façon désordonnée sur cette portion de sol pour corriger les différences de niveau créées lors du creusement de la chaussée, alors que le regard plonge dans les entrailles de la ville invisible.

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Trottoir : bordures classiques en béton aux angles arrondis qui deviennent glissants pour peu qu’ils soient mouillés, recouverts de givre, ensanglantés, on y pense à cause d’une tache brunâtre, une flaque imprégnée dans le granité sans couleur, enfin jaune tout de même un peu à cause de la poussière apportée par le dernier coup de sirocco chargé de sable saharien, flaque qui finira par se dissoudre – c’est ce qu’on pense – au gré des intempéries successives, en attendant fascinante.

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Vitrine : lampes en tout genre disposées avec goût sur toute la profondeur du plan d’exposition, toutefois sans notion véritable de taille prix ou style, opalines, chevets, lampes de bureau, et puis miroirs savamment intercalés répercutant à l’infini les lumières émises par les lampes et happant ci et là les mouvements de la rue – passants, poussettes d’enfant, vélos, véhicules urbains électriques –, tout un méli-mélo, maelström de froissements et couleurs volé et restitué en l’état par la surface bombée d’un miroir central grossissant.

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Galerie : escalators en veux-tu en voilà, monter descendre accéder aux différents niveaux où sont réparties les boutiques (plan à l’entrée pour s’y retrouver), rampes en plastique noir glissant sous les mains avant de s’enfiler indéfiniment dans le sol, corps contraints en ces espaces emmurés et aveugles avec aires équipées de sièges qui servent de points de rendez-vous, sans doute que c’est la sensation d’étouffement qui pousse à monter encore pour échapper au peuple et au manque d’air jusqu’à atteindre la verrière éblouissante, pas de musique, rien que nuages inaccessibles, c’est là qu’on accède au ciel, verre se brisant et se répandant au hasard des verticales dans un hallucinant ballet miroitant.

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Tunnel : plongée subite à la vitesse autorisée en ville (pas possible à emprunter à pied) sur la double voie bordée de garde-fous et de longues barrières de protection qui s’engouffre sous le nouveau théâtre et les esplanades arborées avec promeneurs au rythme lent, assemblage de bruits sourds étouffés par le carcan en ciment et d’odeurs indéfinissables.

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Forêt : d’abord sentiers bordés d’arbustes maigres en bordure des zones récemment construites, s’enfoncer pour trouver de vrais arbres, enfin des arbres plus hauts que le taillis qui pousse sans contrôle, plus habités d’oiseaux et blindés de plantes parasites, gagner un point haut pour découvrir au-dessus de la couronne végétale l’ensemble des bâtiments, bloc pareil à un vaisseau frappé de lumière se détachant contre le bleu du ciel vivant, verticales rumeurs bruits de la nuit.

Photographies : 1/ Chicago (Matthew Hamilton) – 2/ Montpellier (Françoise Renaud) – 3/ Singapour (Taylor Simpson)