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	<title>Nord &#8211; Terrain Fragile</title>
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	<description>TEXTES &#38; PHOTOGRAPHIES FRANCOISE  RENAUD</description>
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	<title>Nord &#8211; Terrain Fragile</title>
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		<title>falaise sans fin (7)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[françoise renaud]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 12 Feb 2015 14:43:47 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[falaise sans fin (saison 1)]]></category>
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					<description><![CDATA[Ils s&#8217;étaient accordés trois jours, trois jours pour manger, dormir – pas question de poésie, seulement de récupération –, trois jours au terme desquels ils avaient prévu de se remettre en route, de traverser les forêts pour atteindre les vallées où des hommes avaient dû se regrouper et s&#8217;installer en hameaux, en villages. Enfin, c&#8217;est &#8230; <p class="link-more"><a href="https://francoiserenaud.com/terrainfragile/falaise-sans-fin-7/" class="more-link">Lire la suite de<span class="screen-reader-text">« falaise sans fin (7) »</span></a></p>]]></description>
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<p></p>



<p>Ils s&rsquo;étaient accordés trois jours, trois jours pour manger, dormir – pas question de poésie, seulement de récupération –, trois jours au terme desquels ils avaient prévu de se remettre en route, de traverser les forêts pour atteindre les vallées où des hommes avaient dû se regrouper et s&rsquo;installer en hameaux, en villages. Enfin, c&rsquo;est ce qu&rsquo;ils supposaient. Ils rêvaient de la rencontre, proche à présent. Et ils étaient confiants, remplis de cette croyance naïve qui les avait poussés à quitter leur pays hostile pour trouver mieux.</p>



<p>Clod, toujours fragile, lança un dernier regard vers la cabane comme s&rsquo;il en regrettait la protection tandis que les autres déjà s&rsquo;étaient engagés dans les sous-bois pentus, peuplés de brume et de chaos granitiques. Difficile de s&rsquo;y déplacer, le sol était limoneux et glissant, il fallait se cramponner aux arbres, aux lianes, à tout ce qui se trouvait sur le passage pour ne pas déraper.<br />Au fil de la descente, la végétation devenait de plus en plus luxuriante. Souvent des amorces de torrent cavalaient à la faveur de pans rocheux puis se regroupaient à la faveur des replats en petites nappes d&rsquo;eau turbulente avant de repartir dans la pente. L&rsquo;eau était si claire qu&rsquo;on voyait l&rsquo;ondulation floue des herbes accrochées au fond et aux courtes berges. Parfois ils entendaient des bruits de branches. Ils s&rsquo;immobilisaient, craignant – ou désirant – qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un trappeur ou d&rsquo;une troupe de chasseurs. Mais non, rien. Seulement des bouquetins en fuite en train de s&rsquo;abreuver qui s&rsquo;étaient effrayés de leurs foulées. Ou un ours à ses affaires.<br />Bientôt, et sans avertissement, ils débarquèrent sur une plateforme plus dégagée qui bordait un canyon.<br />Et ce fut là un spectacle incroyable.</p>



<span id="more-29"></span>



<p>Quelque chose qui n&rsquo;existait pas dans le Nord,<br />quelque chose qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient donc jamais vu.</p>



<p>Il s&rsquo;agissait d&rsquo;une série de cascades d&rsquo;une hauteur vertigineuse qui se ramifiaient en longs bras écumants, explosant fouettant habitant le pan de montagne d&rsquo;un brouillard d&rsquo;argent, et ce brouillard brillait contre la lumière du matin à la façon d&rsquo;un minéral à facettes qu&rsquo;on aurait fait tourner entre les doigts. En haut du plateau, la matière liquide semblait sourdre de la végétation même, du dessous des arbres dont la taille paraissait soudain dérisoire, comparée à l&rsquo;immensité du décor. Parvenue au bord du vide, elle basculait, s&rsquo;éclatait en mille particules qui semblaient contenir chacune toute la fureur et la force de la chute.<br />En bas, sous le bouillonnement, ils pouvaient contempler la masse couleur émeraude qui remplissait le gouffre, animée par des contrecourants verticaux quasi invisibles.</p>



<p>Ils restèrent en silence. Impressionnés. Éblouis.<br />L&rsquo;importance du dénivelé, la masse d&rsquo;eau, sa profondeur, la largeur du plan de chute, le bruit. Oui bien sûr, le bruit, que rien ne semblait en mesure d&rsquo;affaiblir.<br />Pas la peine de parler, il aurait couvert leurs voix.</p>



<p>Riks examina la situation et décida qu&rsquo;ils longeraient le canyon jusqu&rsquo;à trouver un passage pour gagner les terres basses. Il montra la direction avec le bras. Le matin était en son cœur. Ainsi, durant plusieurs heures, ils marchèrent le long du plateau calcaire, accompagnés par le grondement du torrent dans la gorge. Il allait forcément quelque part, ce torrent, il suffisait de le suivre sans s&rsquo;inquiéter. Le suivre simplement, jusqu&rsquo;à rejoindre un confluent, un lac, une mer.<br />Prompt à la manœuvre, Mermel avait pris la tête de la troupe dans l&rsquo;urgence de savoir ce qui les attendait. De loin, il leur faisait des signes pour les encourager. La température s&rsquo;était réchauffée. Et c&rsquo;est vrai qu&rsquo;ayant perdu de l&rsquo;altitude, ils respiraient mieux et leurs muscles fonctionnaient souplement. Le repos leur avait été bénéfique.<br />C&rsquo;est à la faveur d&rsquo;une fracture dans le rocher qu&rsquo;ils purent atteindre les berges du torrent devenu large rivière, enrichie par les pluies printanières. Ces berges s&rsquo;élargissaient en de vastes champs pareils à des alpages. Il y avait des traces de piétinement et des crottes sèches, indices de troupeaux. Mais s&rsquo;ils avaient aussi croisé plusieurs cabanons nichés ci et là à l&rsquo;abri du vent, ils n&rsquo;avaient pas croisé âme qui vive, ni bête ni berger ni chasseur. Et voilà qu&rsquo;une sourde inquiétude avait commencé de les tourmenter, l&rsquo;inquiétude d&rsquo;arriver quelque part, en territoire où des humains vivaient. Ils sentaient les habitations proches, et pourtant rien n&rsquo;arrivait. Ils auraient été prêts à braver une armée de sauvages plutôt que de se confronter à ce désert sans fin.</p>



<p>À ce moment, quelque chose fit explosion.<br />Et ils virent le corps de Mermel s&rsquo;effondrer, déformé par une sorte d&rsquo;ébranlement, mort ou vivant. Ils tournèrent la tête vers l&rsquo;autre berge et se mirent à courir.</p>



<p><em>(à suivre)</em></p>



<p class="has-text-align-right"> </p>



<p class="has-text-align-right"> </p>
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		<title>falaise sans fin (6)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[françoise renaud]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 12 Feb 2015 14:43:21 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[falaise sans fin (saison 1)]]></category>
		<category><![CDATA[fantastique]]></category>
		<category><![CDATA[feuilleton]]></category>
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		<category><![CDATA[imaginaire]]></category>
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					<description><![CDATA[Comment savoir ce qu&#8217;il y avait dans cet abri qui s&#8217;était trouvé à point nommé sur leur chemin alors qu&#8217;ils erraient, dévalant le versant recouvert de forêt, aveuglés par la lumière vive du couchant, prêts à se précipiter dans la mort, ayant perdu toute réflexion à cause de l&#8217;épuisement, et donc tout moyen de la &#8230; <p class="link-more"><a href="https://francoiserenaud.com/terrainfragile/falaise-sans-fin-6/" class="more-link">Lire la suite de<span class="screen-reader-text">« falaise sans fin (6) »</span></a></p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<p></p>



<p>Comment savoir ce qu&rsquo;il y avait dans cet abri qui s&rsquo;était trouvé à point nommé sur leur chemin alors qu&rsquo;ils erraient, dévalant le versant recouvert de forêt, aveuglés par la lumière vive du couchant, prêts à se précipiter dans la mort, ayant perdu toute réflexion à cause de l&rsquo;épuisement, et donc tout moyen de la reconnaître ?</p>



<p>[Ou plutôt comment puis-je décider, moi, l&rsquo;auteur de cette histoire qui me dépasse et me pousse dans mes retranchements, de ce que mes personnages allaient trouver, enjambant un pan de muret effondré et repoussant le fouillis des branchages pour en atteindre l&rsquo;entrée ? Y avait-il du danger ? Une bête qui avait fait de ce lieu son repaire ? Des brigands embusqués?<br />Je vais leur allouer une chance. Je peux au moins faire ça pour eux car j&rsquo;ai grande conscience des périls vécus durant leur voyage, conscience aussi de leur état physique. Depuis qu&rsquo;ils ont quitté leur pays, ils n&rsquo;ont pas pris le moindre repos, ils ont gravi une falaise réputée infranchissable et ils ont combattu des oiseaux diaboliques – ils en portent les stigmates – sans compter le froid, le vent, la faim, la terreur, le désespoir.<br />S&rsquo;étendre sur un matelas d&rsquo;herbe ou de paille, s&rsquo;oublier dans le trou béant du sommeil, s&rsquo;oublier&#8230;<br />Voilà ce que je suis en mesure de leur accorder, au moins jusqu&rsquo;à ce que le soleil fasse le tour de la terre et les surprenne enfouis dans le vaste giron de l&rsquo;anéantissement.]</p>



<p>Cette cabane, des générations d&rsquo;hommes y avaient trouvé refuge et l&rsquo;avaient retapée au gré des transhumances et des campagnes de chasse. Il y avait de la litière propre pour se coucher, des outres en peau et une source à proximité pour les remplir, il y avait des pierres réunies en foyer et même un tas de bûches prêtes à servir. Les murs étaient imprégnés d&rsquo;odeurs de lichen et de gibier grillé, aussi du suint des êtres qui avaient séjourné là, arrivés on ne sait d&rsquo;où, comme eux, livrés aux violences de leur destin. Et maintenant que le jour était complètement achevé et que le rythme de leurs cœurs s&rsquo;était accéléré à cause de la joie d&rsquo;avoir trouvé un gîte, ils pouvaient lâcher prise, s&rsquo;effondrer – leurs muscles collés aux os aussi pesants que du linge mouillé – et céder au silence des ténèbres.</p>



<p>Au cœur de la nuit, Clod cria.<br />Il rêvait. Il rêvait qu&rsquo;il tombait, qu&rsquo;il se faisait arracher les yeux.<br />Il rêvait qu&rsquo;il mourait.</p>



<span id="more-27"></span>



<p>Personne ne l&rsquo;entendit. Chacun était coulé dans le plomb du sommeil, dans sa solitude, dans le plus dur et le plus essentiel de ce qui composait la vie. Ou plutôt la survie à l&rsquo;orée de la mort.<br />Cent heures à dormir n&rsquo;auraient pas suffi à les régénérer.</p>



<p>Le lendemain ils restèrent aux environs de la cabane. Ils profitèrent de la source pour laver leurs blessures. Riks s&rsquo;occupa de Clod, appliqua un baume sur ses paupières et banda ses mains tandis que Mermel se chargeait de leur futur repas. Bien exercé au maniement de l&rsquo;arc, il attrapa quelques oiseaux, puis cueillit des herbes pour les farcir et ramassa des champignons qui ressemblaient aux chanterelles. Alors ils firent un vaste feu et ils se préparèrent au festin.<br />Pas besoin de vin.<br />La nuit de retour les enveloppa d&rsquo;une brume qui leur parut douce, étrange. Entêtante. La viande les étourdissait et la forêt les protégeait. Ils ne pensaient à rien, pas même au retour.</p>



<p>[Je retarde le moment de les confronter à la réalité de ce nouveau pays dont ils ne connaissent rien. Je veux prendre le temps de les voir réunis autour de ce feu, je veux voir de près leurs visages.]</p>



<p><em>(à suivre)</em></p>



<p class="has-text-align-right"><em>Illustration : Sans titre, de <strong><a href="http://jacki-marechal.com/" target="_blank" rel="noopener">Jacki Maréchal</a></strong>, acrylique sur toile, 30&#215;30</em></p>
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		<title>falaise sans fin (5)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[françoise renaud]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 12 Feb 2015 14:42:34 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[falaise sans fin (saison 1)]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[
<ol class="wp-block-list">
<li></li>
</ol>



<p>Les derniers mètres leur semblèrent faciles. Ils les franchirent sans s&rsquo;en apercevoir. Même s&rsquo;ils étaient morts de faim et raidis par une fatigue incommensurable, ils exultaient d&rsquo;avoir vaincu la falaise et leurs consciences semblaient avoir évacué d&rsquo;un coup le poids des épreuves encourues : les monstres ailés, le vertige, la peur noyant le ventre.<br />Oui, la peur – sûrement leur pire ennemi.</p>



<p>Riks atteignit le premier le sommet, une sorte une vire composée de grandes dalles érodées par le gel intense, suffisamment spacieuse pour les accueillir. Il arrima sa corde solidement et aida ses compagnons à se hisser près de lui.<br />Tous les trois mouraient d&rsquo;impatience, ils voulaient voir ce qui se tramait de l&rsquo;autre côté, ils voulaient savoir à quoi ressemblait l&rsquo;autre pays. Mais la lumière mordorée du couchant commençait à envahir la vallée et estompait la plupart des détails. Debout dans le vent glacé, ils n&rsquo;envisageaient qu&rsquo;une immense plaine qui s&rsquo;enfuyait à perte de vue sous un ciel orné de nuages gris violet et rouge orangé, et d&rsquo;ailleurs leurs yeux bleu pâle – une espèce d&rsquo;innocence récemment révélée – étaient enflés, comme brûlés en dedans, ils ne pouvaient donc récolter qu&rsquo;une impression diffuse des éléments du paysage.<br />Une chose est sûre, ils prirent conscience de l&rsquo;espace qui s&rsquo;ouvrait devant eux, ils virent la raideur de la pente, ils ne pensaient ni à la prière ni à la mort, ils ne pensaient qu&rsquo;à glisser au-delà de cette ligne de crêtes pour quitter le vent, la froidure et les reflets de neige, atteindre – comment dire ? –, atteindre le paradis.<br />Tout retour en arrière était désormais impossible.</p>



<p></p>



<span id="more-17"></span>



<p>Riks indiqua qu&rsquo;ils ne devaient pas traîner. D&rsquo;une part à cause de la nuit proche, d&rsquo;autre part à cause du froid qui les paralyserait s&rsquo;ils s&rsquo;arrêtaient trop longtemps de bouger.<br />&#8211; On tient le bon bout. Ne vous en faîtes pas, on va s&rsquo;en sortir. Allez, on ne lâche rien.<br />&#8211; Oui, répondit Mermel, on fait du mieux qu&rsquo;on peut.<br />Riks désigna la sente pierreuse qui se faufilait entre les crocs de la montagne pour s&rsquo;engager sur l&rsquo;autre versant. Sûrement par là qu&rsquo;il fallait prendre. Mais auparavant, il se pencha vers le sol, composa un édifice avec les pierres qui se trouvaient là, sortit son couteau et grava sur l&rsquo;une d&rsquo;elles deux prénoms : Päl et Ernst. Dessous il coinça une lanière arrachée à sa chemise de façon à la laisser en prise au vent.<br />Les gens de sa tribu pensaient que le vent était capable de diriger l&rsquo;âme des défunts vers le monde véritable afin qu&rsquo;elle y trouve sa juste place.<br />Un instant ils regardèrent le fragile bout de tissu remuer à la façon d&rsquo;un ruban. Puis ils lui tournèrent le dos brusquement.<br />Un nouveau monde les attendait.</p>



<p>Le flanc sud était doux, souple et ventru – l&rsquo;exact opposé du flanc nord. La lumière féérique contribuait sans doute à cette impression.<br />Mermel se lança à corps perdu dans les longues pentes d&rsquo;éboulis tandis que Riks se chargeait d&rsquo;attendre Clod, désorienté, parfois gémissant, qui semblait beaucoup souffrir. Il s&rsquo;efforçait de le diriger, le stimulait avec la voix, en bref l&rsquo;accompagnait au mieux.<br />Bientôt le terrain se stabilisa. Il présentait une végétation rase, pelouse, mousses et plantes rampantes minuscules, ce qui facilita leur progression. Dans le moment où le soleil bascula derrière l&rsquo;horizon dans son berceau flamboyant, ils atteignaient les premiers couverts forestiers.<br />S&rsquo;ils n&rsquo;étaient pas capables d&rsquo;identifier la nature des arbres qui le composaient, ils savaient qu&rsquo;ils y dénicheraient un abri pour la nuit. Bien sûr, il leur faudrait rester vigilants à cause des dangers, en particulier à cause des bêtes sauvages, mais ils auraient bien moins froid qu&rsquo;au cours de ces dernières nuits, suspendus à la falaise sans fin.</p>



<p>Maintenant ils avançaient de front dans le taillis tels des somnambules.</p>



<p>La lumière avait considérablement baissé quand ils virent au loin un mur en pierre tapi contre un rideau d&rsquo;arbres courts et touffus. Une cabane.<br />Oui, sûrement une cabane.<br />De celles qu&rsquo;utilisent les chasseurs ou les bergers, rustique, tressage de branches en guise de toiture. C&rsquo;était une chose inespérée après de si longues journées d&rsquo;effort, ce havre, ce gîte, ce lieu propice au repos alors qu&rsquo;ils se demandaient à chaque seconde comment s&rsquo;orienter à travers ces espaces sauvages pour gagner les terres basses avec l&rsquo;obscurcissement inéluctable, la faim, l&rsquo;inquiétude, l&rsquo;immense fatigue prête à leur rompre les os. C&rsquo;était tout simplement magnifique.<br />Et ils se laissèrent porter vers cet espoir, cabane toute pareille à un îlot, à un canot égaré au milieu des eaux sombres.</p>



<p><strong><br /></strong><em>(à suivre)</em></p>



<p class="has-text-align-right"><em>Illustration : Abend (détail), Caspar David Friedrich, 1824</em></p>
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		<title>falaise sans fin (3)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[françoise renaud]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 12 Feb 2015 14:18:14 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[falaise sans fin (saison 1)]]></category>
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					<description><![CDATA[&#160; Au-delà des montagnes, s&#8217;étendait un autre pays, un pays bien plus clément que celui où ils étaient nés, de cela ils étaient persuadés — voilà d&#8217;ailleurs ce qui les conduisait. Un pays différent aux conditions de vie meilleures avec des rivières qui fertilisaient les jardins, des arbres qui produisaient des fruits en quantité. Nul &#8230; <p class="link-more"><a href="https://francoiserenaud.com/terrainfragile/falaise-sans-fin-3/" class="more-link">Lire la suite de<span class="screen-reader-text">« falaise sans fin (3) »</span></a></p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<p>&nbsp;</p>



<p>Au-delà des montagnes, s&rsquo;étendait un autre pays, un pays bien plus clément que celui où ils étaient nés, de cela ils étaient persuadés — voilà d&rsquo;ailleurs ce qui les conduisait. Un pays différent aux conditions de vie meilleures avec des rivières qui fertilisaient les jardins, des arbres qui produisaient des fruits en quantité. Nul n&rsquo;y mourait de faim et les enfants jouaient à autre chose qu&rsquo;à la guerre. Peut-être qu&rsquo;en arrière-plan, il y avait chez ces hommes-là qui s&rsquo;affrontaient à la falaise l&rsquo;envie de compter parmi les membres importants de leur communauté, de s&rsquo;inscrire dans l&rsquo;histoire. Oui, ça aussi ça comptait, ça les poussait à se dépasser. Avaient-ils vraiment d&rsquo;autre choix alors qu&rsquo;ils se trouvaient accrochés tels des pantins dans l&rsquo;immensité minérale, à mi-chemin entre terre et ciel, que de repousser leurs limites, d&rsquo;aller au bout d&rsquo;eux-mêmes.</p>



<p>Près de dix jours qu&rsquo;ils étaient partis.<br />Ils se souvenaient seulement du nombre de nuits passées dans les niches de rocher. Et un nouveau matin était en train de se lever, le temps splendide, le ciel céruléen.<br />Pour la première fois ils apercevaient les sommets et ils se demandaient où diable ils allaient bien pouvoir se faufiler dans cette ligne de crêtes acérées, dressées contre l&rsquo;espace tel un rempart infranchissable.<br />Toujours se concentrer sur la grimpe.<br />Se laisser guider par les failles, les fissures, les lignages du rocher. Ils verraient bien ce qui se passerait.</p>



<span id="more-15"></span>



<p>On devine qu&rsquo;au cours des dernières heures ils avaient peu mangé peu dormi, cependant leurs mouvements demeuraient efficaces. Clod tout de même peinait à suivre le rythme imposé par le chef de cordée. Plus que le reste, il redoutait la glace dans les fissures qui cuisait ses blessures. Il avait déchiré un pan de son vêtement, en avait confectionné des bandages pour protéger ses doigts, ce qui avait amélioré la situation. Du moins au début. Mais maintenant que la douleur reprenait, il devait se concentrer sur ses prises, ne pas faire d&rsquo;erreurs. Il ne fallait pas retarder les autres suspendus au-dessus de lui. Il faisait de son mieux.<br />Parfois Riks ou Mermel lançait à travers l&rsquo;abîme : « Ça suit derrière ? Est-ce que ça va ? » Ou encore : « Bon sang, ça dérape ! Attention, attention. »<br />Et les mots rebondissaient et les sons se répercutaient en échos infinis.<br />À droite et à gauche, de grands pans gelés miroitaient.</p>



<p>Une chose est sûre, ils ne s&rsquo;attendaient pas à l&rsquo;épreuve qui était sur le point de survenir. Car, s&rsquo;ils s&rsquo;étaient préparés à affronter des bêtes féroces, ours ou loups, ils n&rsquo;en avaient pas croisés jusque là, ni d&rsquo;une espèce ni de l&rsquo;autre. Et ce ne serait pas de la forêt que le danger viendrait, mais du ciel.<br />En effet, sans que rien ne le laissât supposer, tout un peuple noir s&rsquo;abattit sur eux comme une averse de grêle alors que le soleil atteignait le zénith.</p>



<p>Il s&rsquo;agissait d&rsquo;étranges volatiles entre aigle et corbeau, impressionnants en taille, becs agressifs au point de couper gravement la peau rien qu&rsquo;en l&rsquo;effleurant. Jamais ils n&rsquo;avaient connu de tels monstres. Sans doute le beau temps qui les avait rassemblés en altitude, et aussi l&rsquo;odeur de la sueur humaine. Leur odeur. Ça les avait attirés, excités. Et les oiseaux étaient arrivés d&rsquo;un coup, avaient crié autour d&rsquo;eux, les avaient heurtés violemment de leurs ailes, voraces et cruels.<br />« C&rsquo;est à vos yeux qu&rsquo;ils en veulent ! Protégez-les ! Protégez-les ! »<br />Riks avait hurlé à l&rsquo;intention de ses compagnons.<br />Il se souvenait que son père avait évoqué un jour ces créatures, il se souvenait qu&rsquo;elles étaient friandes de ces matières vitrées qui remplissent les cavités du crâne des humains. Oui, c&rsquo;était les yeux qu&rsquo;elles cherchaient en priorité. Et les bêtes tournaient autour de leurs têtes pour les faire chuter, tentaient de les piquer au visage en rasant la montagne.</p>



<p>Si Riks était le plus réfléchi et le plus expérimenté des trois, Mermel était le plus puissant en muscles. Il attrapait ci et là une aile ou une patte et fracassait le corps des bêtes contre la paroi avant de les faire voltiger dans le vide. En dépit de quoi, d&rsquo;autres oiseaux revenaient à l&rsquo;attaque, plus méchants encore.<br />Il fallait tenir.<br />Clod s&rsquo;était tourné au plus près de la paroi, front et ventre en appui, bras soulevés à hauteur des épaules pour protéger ses joues.</p>



<p>[On n&rsquo;est pas loin de penser que lui, Clod, le plus faible des trois, va bientôt lâcher prise et chuter à son tour dans l&rsquo;abîme. Le récit semble y conduire tout droit. Cependant je ne peux m&rsquo;y résoudre.<br />Ces garçons-là sont déjà si perdus. Ils ont quitté les êtres qui leur sont chers, filles au regard doux, enfants ou parents. Ils n&rsquo;ont pas grand chose en bagage. Ils n&rsquo;ont qu&rsquo;un seul but : trouver le pays rêvé, l&rsquo;Eldorado, le pays de Cocagne — ô démente entreprise. Parce qu&rsquo;ils croient que l&rsquo;herbe y est plus verte, la chair des pommes plus sucrée. Pourtant la vie qui pulse est la même d&rsquo;un côté ou de l&rsquo;autre.<br />La vie dans leur corps.<br />La vie dans le corps féroce des oiseaux, dans le corps des arbres qui portent les fruits.<br />La vie dans leurs cerveaux, espérances et pensées proches des bruits de torrent. Ils se battent pour assurer meilleure vie aux leurs. En vérité, c&rsquo;est à eux-mêmes qu&rsquo;ils s&rsquo;affrontent, leur chemin à jamais imprimé dans la paroi comme dans un livre de pierre.<br />S&rsquo;ils n&rsquo;étaient que deux à rester, leurs chances de réussir s&rsquo;amenuiseraient. Une chose que décidément je ne peux supporter&#8230;]</p>



<p><em>(à suivre)</em></p>



<p class="has-text-align-right"><em>Illustration : Odlot żurawi, toile de Józef Marian Chelmónski,1871</em></p>
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