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	<title>chagrin &#8211; Terrain Fragile</title>
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	<description>TEXTES &#38; PHOTOGRAPHIES FRANCOISE  RENAUD</description>
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		<title>hors de portée du chagrin</title>
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		<dc:creator><![CDATA[françoise renaud]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 21 Oct 2015 11:03:37 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[écrire au gré d&#8217;un voyage vers l&#8217;Ouest avec la peur de me répéter&#8230; L&#8217;impression d&#8217;entailler à peine la chair, d&#8217;effleurer le sujet. Dans ces textes brefs écrits à la volée, je sens dès la première ligne que se tient là toute une matière gisante, disponible. Offerte. Ici pourtant, rien qu&#8217;un embryon qui pourrait devenir plus &#8230; <p class="link-more"><a href="https://francoiserenaud.com/terrainfragile/hors-de-portee-du-chagrin/" class="more-link">Lire la suite de<span class="screen-reader-text">« hors de portée du chagrin »</span></a></p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://francoiserenaud.com/terrainfragile/wp-content/uploads/2015/10/lichen_mer_carré_web.jpg" rel="lightbox-0"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone wp-image-313" src="http://francoiserenaud.com/terrainfragile/wp-content/uploads/2015/10/lichen_mer_carré_web.jpg" alt="Lichen, pays de Retz, 2015, photographie de Françoise Renaud" width="550" height="550" srcset="https://francoiserenaud.com/terrainfragile/wp-content/uploads/2015/10/lichen_mer_carré_web.jpg 1000w, https://francoiserenaud.com/terrainfragile/wp-content/uploads/2015/10/lichen_mer_carré_web-150x150.jpg 150w, https://francoiserenaud.com/terrainfragile/wp-content/uploads/2015/10/lichen_mer_carré_web-300x300.jpg 300w" sizes="(max-width: 550px) 100vw, 550px" /></a></p>
<p style="text-align: justify; font-size: 14px;"><em>écrire au gré d&rsquo;un voyage vers l&rsquo;Ouest avec la peur de me répéter&#8230;<br />
L&rsquo;impression d&rsquo;entailler à peine la chair, d&rsquo;effleurer le sujet. Dans ces textes brefs écrits à la volée, je sens dès la première ligne que se tient là toute une matière gisante, disponible. Offerte. Ici pourtant, rien qu&rsquo;un embryon qui pourrait devenir plus solide, plus universel&#8230; plus tard, sans doute&#8230;<br />
</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<h3 style="text-align: justify;">Chaque fois, il me fait pleurer des larmes de sang.</h3>
<p style="text-align: justify;">Lui. Raide, bouffi. Toujours silencieux — mon père. Muré dans sa pénombre. Blindé. Fermé aux propositions de la vie.</p>
<p style="text-align: justify;">Parler, il ne sait pas. L&rsquo;a-t-il jamais su ? (quelque chose que j&rsquo;ai déjà écrit) Nous avions passé notre jeunesse à réclamer son attention, ses mots de tendresse, son affection. Rien. Et c&rsquo;est fini maintenant, il n&rsquo;y aura rien. Rien de plus, rien de moins. Juste son corps terriblement vieilli depuis ma dernière visite. Pas courbé, non. Plutôt affaissé, accablé de fardeaux invisibles. Son visage désormais n&rsquo;est que ruine. Comme il ne porte plus ses lunettes, on voit plusieurs cernes concentriques et grisâtres lui manger les joues. Sa respiration est oppressante. Sa voix, quand elle se manifeste pour des choses vitales — réclamer du pain, dire qu&rsquo;il a assez de soupe, demander où diable est rangée sa casquette — est mal assurée, déraille même, cherchant recours dans le cri. Fines lèvres pincées à se fendre. C&rsquo;est un fait, l&rsquo;homme est prêt à crier pour un rien alors qu&rsquo;il devrait lâcher prise. Il est à cran.<br />
Peut-être qu&rsquo;il  ne supporte plus de vivre. Bientôt quatre-vingt treize ans. Trop long peut-être, trop douloureux, le corps aux articulations usées.<br />
Peut-être qu&rsquo;à force de souffrir, il est devenu indifférent. Ou qu&rsquo;il ne veut plus.</p>
<p style="text-align: justify;">Jeune, il portait déjà les stigmates d&rsquo;une certaine fermeture, dureté dans les yeux et sécheresse des mains. Jamais méchant, ça non, mais agaçant avec sa perpétuelle quête de reconnaissance, jouant des coudes dans la marée humaine pour se faire voir plus que les autres. <span id="more-309"></span>Lui, plus valeureux, plus courageux, plus ardent.  Et maintenant que sa vie se réduit, il se cramponne à des bribes de passé, du moins aux plus glorieuses à ses yeux. En compagnie de voisins, il se risque une fois de plus à évoquer son courage pour creuser à la pelle les fondations de sa maison ou la générosité d&rsquo;un patron qui appréciait le travail bien fait. Jamais un mot sur nous, les autres derrière lui, sa femme, ses enfants vivants et morts, nous autres qui constituons la famille, le cercle proche  — qui sait ce qu&rsquo;il en restera quand il sera mort ? Pas un mot, pas un signe de fierté.</p>
<p style="text-align: justify;">Je le regarde, dans cet épuisement. Vieillard.</p>
<p style="text-align: justify;">Il ne sent pas combien je l&rsquo;aime malgré tout, combien j&rsquo;aimerais lui prendre la main, lui parler de ma vie personnelle, de mon travail d&rsquo;écriture, des légumes de mon jardin au bord d&rsquo;un ruisseau. Tant de charges pèsent sur son cou comme un joug invisible : déceptions, deuils à commencer par celui de Marie sa mère, puis de sa première fille — cette petite enfant si douce, pas comme les autres, notre sœur, mon unique —, maladies incurables, gelées d&rsquo;hiver, frustrations de chair. Toutes ces épreuves qui lui ont ôté sa substance, ne laissant qu&rsquo;un grand vide intérieur pareil au vide cosmique. Il ne peut pas.<br />
Il rumine et sa pogne est dure comme une écorce morte.</p>
<p style="text-align: justify;">Alors se taire — c&rsquo;est le plus simple. Peut-être qu&rsquo;il le choisit, après tout.<br />
Ne rien remuer de ce qui fait mal sinon on pleure. Se taire. Bouger le moins possible. Ne pas pleurer, voyons ! Faire son jardin encore, tant qu&rsquo;il peut. Biner entre les rangs de fraisiers, planter. Salades d&rsquo;hiver en terre sous le châssis : scaroles, frisées. Encore un hiver devant. Tenir en dépit de ses poumons abîmés, de ses douleurs. Tenir, ne pas pleurer, ne rien dire.<br />
Rugir parfois ou alors ruminer.<br />
Une façon de se tenir hors de portée du chagrin.</p>
<p style="text-align: right;"> <em>Mer et rocher, Pays de Retz, © Françoise Renaud, octobre 2015</em></p>
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