{"id":309,"date":"2015-10-21T11:03:37","date_gmt":"2015-10-21T11:03:37","guid":{"rendered":"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/?p=309"},"modified":"2023-12-16T16:45:32","modified_gmt":"2023-12-16T15:45:32","slug":"hors-de-portee-du-chagrin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/hors-de-portee-du-chagrin\/","title":{"rendered":"hors de port\u00e9e du chagrin"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/lichen_mer_carr\u00e9_web.jpg\" rel=\"lightbox-0\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-313\" src=\"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/lichen_mer_carr\u00e9_web.jpg\" alt=\"Lichen, pays de Retz, 2015, photographie de Fran\u00e7oise Renaud\" width=\"550\" height=\"550\" srcset=\"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/lichen_mer_carr\u00e9_web.jpg 1000w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/lichen_mer_carr\u00e9_web-150x150.jpg 150w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2015\/10\/lichen_mer_carr\u00e9_web-300x300.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 550px) 100vw, 550px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; font-size: 14px;\"><em>\u00e9crire au gr\u00e9 d&rsquo;un voyage vers l&rsquo;Ouest avec la peur de me r\u00e9p\u00e9ter&#8230;<br \/>\nL&rsquo;impression d&rsquo;entailler \u00e0 peine la chair, d&rsquo;effleurer le sujet. Dans ces textes brefs \u00e9crits \u00e0 la vol\u00e9e, je sens d\u00e8s la premi\u00e8re ligne que se tient l\u00e0 toute une mati\u00e8re gisante, disponible. Offerte. Ici pourtant, rien qu&rsquo;un embryon qui pourrait devenir plus solide, plus universel&#8230; plus tard, sans doute&#8230;<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Chaque fois, il me fait pleurer des larmes de sang.<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lui. Raide, bouffi. Toujours silencieux \u2014 mon p\u00e8re. Mur\u00e9 dans sa p\u00e9nombre. Blind\u00e9. Ferm\u00e9 aux propositions de la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parler, il ne sait pas. L&rsquo;a-t-il jamais su ? (quelque chose que j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit) Nous avions pass\u00e9 notre jeunesse \u00e0 r\u00e9clamer son attention, ses mots de tendresse, son affection. Rien. Et c&rsquo;est fini maintenant, il n&rsquo;y aura rien. Rien de plus, rien de moins. Juste son corps terriblement vieilli depuis ma derni\u00e8re visite. Pas courb\u00e9, non. Plut\u00f4t affaiss\u00e9, accabl\u00e9 de fardeaux invisibles. Son visage d\u00e9sormais n&rsquo;est que ruine. Comme il ne porte plus ses lunettes, on voit plusieurs cernes concentriques et gris\u00e2tres lui manger les joues. Sa respiration est oppressante. Sa voix, quand elle se manifeste pour des choses vitales \u2014 r\u00e9clamer du pain, dire qu&rsquo;il a assez de soupe, demander o\u00f9 diable est rang\u00e9e sa casquette \u2014 est mal assur\u00e9e, d\u00e9raille m\u00eame, cherchant recours dans le cri. Fines l\u00e8vres pinc\u00e9es \u00e0 se fendre. C&rsquo;est un fait, l&rsquo;homme est pr\u00eat \u00e0 crier pour un rien alors qu&rsquo;il devrait l\u00e2cher prise. Il est \u00e0 cran.<br \/>\nPeut-\u00eatre qu&rsquo;il\u00a0 ne supporte plus de vivre. Bient\u00f4t quatre-vingt treize ans. Trop long peut-\u00eatre, trop douloureux, le corps aux articulations us\u00e9es.<br \/>\nPeut-\u00eatre qu&rsquo;\u00e0 force de souffrir, il est devenu indiff\u00e9rent. Ou qu&rsquo;il ne veut plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jeune, il portait d\u00e9j\u00e0 les stigmates d&rsquo;une certaine fermeture, duret\u00e9 dans les yeux et s\u00e9cheresse des mains. Jamais m\u00e9chant, \u00e7a non, mais aga\u00e7ant avec sa perp\u00e9tuelle qu\u00eate de reconnaissance, jouant des coudes dans la mar\u00e9e humaine pour se faire voir plus que les autres. <!--more-->Lui, plus valeureux, plus courageux, plus ardent.\u00a0 Et maintenant que sa vie se r\u00e9duit, il se cramponne \u00e0 des bribes de pass\u00e9, du moins aux plus glorieuses \u00e0 ses yeux. En compagnie de voisins, il se risque une fois de plus \u00e0 \u00e9voquer son courage pour creuser \u00e0 la pelle les fondations de sa maison ou la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d&rsquo;un patron qui appr\u00e9ciait le travail bien fait. Jamais un mot sur nous, les autres derri\u00e8re lui, sa femme, ses enfants vivants et morts, nous autres qui constituons la famille, le cercle proche\u00a0 \u2014 qui sait ce qu&rsquo;il en restera quand il sera mort ? Pas un mot, pas un signe de fiert\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je le regarde, dans cet \u00e9puisement. Vieillard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne sent pas combien je l&rsquo;aime malgr\u00e9 tout, combien j&rsquo;aimerais lui prendre la main, lui parler de ma vie personnelle, de mon travail d&rsquo;\u00e9criture, des l\u00e9gumes de mon jardin au bord d&rsquo;un ruisseau. Tant de charges p\u00e8sent sur son cou comme un joug invisible : d\u00e9ceptions, deuils \u00e0 commencer par celui de Marie sa m\u00e8re, puis de sa premi\u00e8re fille \u2014 cette petite enfant si douce, pas comme les autres, notre s\u0153ur, mon unique \u2014, maladies incurables, gel\u00e9es d&rsquo;hiver, frustrations de chair. Toutes ces \u00e9preuves qui lui ont \u00f4t\u00e9 sa substance, ne laissant qu&rsquo;un grand vide int\u00e9rieur pareil au vide cosmique. Il ne peut pas.<br \/>\nIl rumine et sa pogne est dure comme une \u00e9corce morte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors se taire \u2014 c&rsquo;est le plus simple. Peut-\u00eatre qu&rsquo;il le choisit, apr\u00e8s tout.<br \/>\nNe rien remuer de ce qui fait mal sinon on pleure. Se taire. Bouger le moins possible. Ne pas pleurer, voyons ! Faire son jardin encore, tant qu&rsquo;il peut. Biner entre les rangs de fraisiers, planter. Salades d&rsquo;hiver en terre sous le ch\u00e2ssis : scaroles, fris\u00e9es. Encore un hiver devant. Tenir en d\u00e9pit de ses poumons ab\u00eem\u00e9s, de ses douleurs. Tenir, ne pas pleurer, ne rien dire.<br \/>\nRugir parfois ou alors ruminer.<br \/>\nUne fa\u00e7on de se tenir hors de port\u00e9e du chagrin.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\u00a0<em>Mer et rocher, Pays de Retz, \u00a9 Fran\u00e7oise Renaud, octobre 2015<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00e9crire au gr\u00e9 d&rsquo;un voyage vers l&rsquo;Ouest avec la peur de me r\u00e9p\u00e9ter&#8230; L&rsquo;impression d&rsquo;entailler \u00e0 peine la chair, d&rsquo;effleurer le sujet. Dans ces textes brefs \u00e9crits \u00e0 la vol\u00e9e, je sens d\u00e8s la premi\u00e8re ligne que se tient l\u00e0 toute une mati\u00e8re gisante, disponible. Offerte. 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