{"id":2635,"date":"2020-04-10T08:10:32","date_gmt":"2020-04-10T08:10:32","guid":{"rendered":"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/?p=2635"},"modified":"2023-11-16T09:41:14","modified_gmt":"2023-11-16T08:41:14","slug":"en-mon-for-interieur-jour-25","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/en-mon-for-interieur-jour-25\/","title":{"rendered":"en mon for int\u00e9rieur &#8211; jour #25"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify; font-size: 15px;\"><span style=\"color: #450303;\">J&rsquo;ai d\u00e9cid\u00e9 en ce vendredi particulier, jour #25 du confinement, de publier un texte achev\u00e9 tout juste hier, en r\u00e9ponse \u00e0 une proposition Ateliers de Fran\u00e7ois Bon autour de Pierre Bergounioux &#8212; un atelier intitul\u00e9 : <strong><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/spip\/spip.php?article3826\">temps r\u00e9f\u00e9rentiel &amp; temps du r\u00e9cit<\/a>.<\/strong><br \/>\nOu encore : \u00ab\u00a0de comment rendre compte narrativement d\u2019un morceau complexe du r\u00e9el avec dur\u00e9e\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>la blancheur<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un long moment elle a parcouru les endroits de sa vie r\u00e9cente \u00e0 la recherche d\u2019un \u00e9v\u00e9nement cyclique, d\u2019une circonstance, d\u2019une simple sc\u00e8ne qu\u2019elle aurait observ\u00e9e ou \u00e0 laquelle elle aurait particip\u00e9 et qui se serait r\u00e9p\u00e9t\u00e9e suffisamment de fois pour \u00eatre saisie en \u00e9criture et restituer une sensation de temps \u00e9coul\u00e9, mais elle n\u2019a pas trouv\u00e9. Depuis qu\u2019elle vit par ses propres moyens, elle s\u2019est appliqu\u00e9e \u00e0 \u00e9chapper aux traditions et aux obligations familiales. Pas de vacances dans la m\u00eame maison \u00e0 la mer ou \u00e0 la campagne \u2014 pas de vacances du tout \u2014, pas de lieux f\u00e9tiches, pas tellement d\u2019habitudes. Une nouvelle fois elle s\u2019oriente vers l\u2019enfance alors que les parents dictaient la marche \u00e0 suivre et d\u00e9cidaient de la tournure des choses. Et dans ce monde o\u00f9 ils \u00e9taient tous n\u00e9s, dans ce pays qui \u00e9tait le leur, les f\u00eates chr\u00e9tiennes s\u2019imposaient pareilles \u00e0 des bornes imm\u00e9moriales, pr\u00e9cieuses car constituant la partition du temps et concourant \u00e0 l\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9 rurale, occasions d\u2019inviter la famille, d\u2019assister ensemble aux c\u00e9r\u00e9monies et de partager un repas. Mais elle n\u2019avait jamais aim\u00e9 les messes, les banquets et tout \u00e7a. Une r\u00e9action envers sa m\u00e8re qui elle au contraire se r\u00e9jouissait de ces rassemblements, les entourait en rouge sur le calendrier et veillait \u00e0 leur r\u00e9ussite. Ne lui restait plus qu\u2019\u00e0 se carrer dans sa solitude, garder ses distances tout en se demandant pourquoi il fallait \u00eatre d\u00e9rang\u00e9 par autant de monde \u00e0 la fois, faire semblant d\u2019\u00eatre content, bien se tenir quoi. Et de cet \u00e9v\u00e9nement qui survenait au c\u0153ur d\u2019avril et qui chamboulait les rythmes domestiques, elle se souvient \u00e0 priori de peu de chose.<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle se souvient du temps, g\u00e9n\u00e9ralement beau. Les jardins renaissaient. Les arbres fleurissaient. Oiseaux. Premiers papillons. Lumi\u00e8re en abondance, ce qui changeait les perceptions et la respiration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle se souvient des corps abandonnant les v\u00eatements d\u2019hiver \u2014 un \u00e9v\u00e9nement en soi. Du sombre on passait au clair, une mutation pr\u00e9vue de longue date, la m\u00e8re confectionnant de nouvelles robes ou rafra\u00eechissant celles de l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente en ajoutant un col brod\u00e9 ou un galon. De m\u00eame pour les chapeaux sortis du dessus de l\u2019armoire, en un tour de main par\u00e9s d\u2019un ruban en organdi ou d\u2019un petit bouquet de fleurs s\u00e8ches. L\u2019occasion aussi d\u2019acheter de nouvelles chaussures dans la mesure de l\u2019argent disponible. \u00c0 bien consid\u00e9rer les choses, l\u2019\u00e9v\u00e9nement commen\u00e7ait donc dans l\u2019avant-printemps quand la m\u00e8re installait son atelier de couture et \u0153uvrait \u00e0 leurs tenues pascales, puis s\u2019\u00e9chelonnait en petites s\u00e9quences \u2014 difficiles de les lister toutes \u2014 jusqu\u2019au grand Jour. Car, avant de profiter des v\u00eatements neufs, il fallait accepter les privations du Car\u00eame et assister aux diff\u00e9rentes \u00e9tapes de la passion du Christ.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle se souvient du vendredi saint. Elle et sa m\u00e8re descendaient \u00e0 l\u2019\u00e9glise du bourg \u2014 \u00e9tait-ce donc une histoire de femmes qui se jouait l\u00e0, capacit\u00e9 \u00e0 la compassion et compr\u00e9hension de la douleur faisant partie de leurs savoirs inn\u00e9s. En tout cas chaque ann\u00e9e l\u2019homme martyr portait son fardeau et toute la peine du monde ce vendredi-l\u00e0 \u00e0 travers une foule de gens excit\u00e9s et haineux et c\u2019\u00e9tait infiniment douloureux de revivre sa terrible agonie au long des quatorze panneaux en bois peint accroch\u00e9s aux murs de l\u2019\u00e9glise qui racontaient toute l\u2019histoire. L\u2019assembl\u00e9e des d\u00e9vots suivait des yeux la petite procession qui d\u00e9ambulait en habits de circonstance et psalmodiait \u00e0 chaque station. Le rite \u00e9tait puissant, les tableaux expressifs, les actes cruels. Et elle, l\u2019enfant, retenait son souffle quand le supplici\u00e9 tombait, quand les clous s\u2019enfon\u00e7aient dans ses mains, quand l\u2019\u00e9ponge vinaigr\u00e9e s\u2019approchait de sa bouche. Chaque d\u00e9tail venait lui trouer le ventre. Au terme de quoi, J\u00e9sus sur la croix dress\u00e9e mourait. Le dimanche, la pierre du tombeau avait roul\u00e9 sur le c\u00f4t\u00e9 et le corps avait disparu. Et sans doute \u00e9tait-ce la succession des vendredis saints et des dimanches de P\u00e2ques, alternance de souffrance et de lumi\u00e8re, qui lui avait parl\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t de la blancheur. Blancheur des robes, des fleurs de fruitier, des nuages au ciel. Blancheur du corps nu supplici\u00e9, du linge tendu par V\u00e9ronique, du suaire. Blancheur de la r\u00e9surrection. Ou alors \u00e9tait-ce quelque chose qui lui \u00e9tait apparu lentement au fil des s\u00e9quences inlassablement r\u00e9p\u00e9t\u00e9s comme on s\u2019aper\u00e7oit que la saison change, comme on comprend apr\u00e8s une bonne moiti\u00e9 de vie qu\u2019imperceptiblement le monde autour de soi n\u2019est plus tout \u00e0 fait le m\u00eame que la veille. La blancheur avait pris beaucoup d\u2019importance. Elle \u00e9tait joie apr\u00e8s la douleur, indice de m\u00e9tamorphose, preuve que le temps glissait en dehors de la conscience humaine et qu\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019hier ni de demain, seulement le pr\u00e9sent qui passait, nous entrait avec rage dans la chair, nous percutait, nous changeait autant que le d\u00e9cor ou le paysage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle se souvient du moment o\u00f9 la famille d\u00e9barquait en voiture le dimanche par le chemin derri\u00e8re la maison, tous endimanch\u00e9s, heureux des retrouvailles, s\u2019empressant d\u2019oublier la r\u00e9surrection du sauveur pour passer \u00e0 l\u2019ap\u00e9ritif et profiter du festin avec plats de poisson et de viande. Il y avait alors un \u00e9pisode crucial, l\u2019instant beurre blanc, domaine dans lequel la m\u00e8re avait sa r\u00e9putation \u00e0 d\u00e9fendre. Si malheureusement elle \u00e9tait dans ses lunes, une tante prenait le relais par crainte que la sauce tourne. \u00c9trange croyance populaire qui allait s\u2019inscrire dans son subconscient tel un lien \u00e9tabli entre le sang de femme et la sauce au beurre capable de lui donner la naus\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle se souvient aussi des regards appuy\u00e9s de quelques hommes sur ses jambes d\u00e9couvertes et le tissu blanc de la robe tendu par la pointe de ses seins naissants.<\/p>\n<p style=\"font-size: 15px; text-align: right;\"><em>Illustration : Flagellation du Christ, Le Caravage, 1607<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai d\u00e9cid\u00e9 en ce vendredi particulier, jour #25 du confinement, de publier un texte achev\u00e9 tout juste hier, en r\u00e9ponse \u00e0 une proposition Ateliers de Fran\u00e7ois Bon autour de Pierre Bergounioux &#8212; un atelier intitul\u00e9 : temps r\u00e9f\u00e9rentiel &amp; temps du r\u00e9cit. 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