{"id":2472,"date":"2020-01-15T14:36:59","date_gmt":"2020-01-15T14:36:59","guid":{"rendered":"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/?p=2472"},"modified":"2020-05-13T10:19:35","modified_gmt":"2020-05-13T10:19:35","slug":"un-hiver-personnages-2-une-genealogie-au-feminin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/un-hiver-personnages-2-une-genealogie-au-feminin\/","title":{"rendered":"un hiver personnages #2 | une g\u00e9n\u00e9alogie au f\u00e9minin"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-size: 14px; text-align: justify;\"><em>Cycle d&rsquo;ateliers avec Tiers Livre et Fran\u00e7ois Bon intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Un hiver personnages\u00a0\u00bb. Deuxi\u00e8me proposition : \u00ab\u00a0une accumulation o\u00f9 chaque silhouette est bri\u00e8vement model\u00e9e en une seule phrase, comme les mains feraient de l\u2019argile. Et \u00e7a, oui, par un principe d\u2019accumulation, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment pour \u00e9largir le \u00ab r\u00e9pertoire \u00bb de mati\u00e8re brute qui nous servira progressivement pour les r\u00e9cits \u00e0 d\u00e9velopper\u00a0\u00bb. <\/em><em><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/spip\/spip.php?article4874\">En savoir plus ici<\/a>.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celles qui n\u2019en avaient que faire des mots Celles qui n\u2019en avaient que faire des promesses Celles qui avaient les mains gerc\u00e9es \u00e0 force de frotter le linge et de laver les l\u00e9gumes avec l\u2019eau du puits Celles qui venaient de familles de laboureurs et qui portaient des bas de laine et des robes sombres Celles qui se pliaient \u00e0 la tradition, avaient pourtant des yeux qui brillaient, d\u2019un noir si aff\u00fbt\u00e9 qu\u2019ils semblaient se planter droit devant avec la volont\u00e9 de ne jamais se d\u00e9tourner<br \/>\nCelle qui r\u00eavait d\u2019une robe rouge<br \/>\nCelle qui confectionnait des balais avec des branches de gen\u00eat toutes de la m\u00eame longueur et ficel\u00e9es grossi\u00e8rement<br \/>\nCelle qui passait par les maisons pour proposer son beurre<br \/>\nCelle sur la photo qui a de l\u2019aplomb, les deux pieds camp\u00e9s dans la terre, et sans doute qu\u2019elle ne craignait pas de marcher \u00e0 travers les landes inond\u00e9es de brume ou bross\u00e9es de vent, et m\u00eame qu\u2019elle \u00f4tait ses chaussures pour ne pas les user Qui \u00e9tait bien aim\u00e9e d\u2019Ang\u00e9lique P., femme que j\u2019ai fr\u00e9quent\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ses 106 ans et demi et qui parlait si bien des jardins et des filles qu\u2019elle avait connues quand elle \u00e9tait jeune et qui toutes \u00e9taient parties sous la terre comme elle disait, toutes n\u00e9es dans ce petit coin de pays en bordure d\u2019oc\u00e9an l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait pas de villes, rien que des villages et des bourgs avec le march\u00e9 un jour par semaine et quelquefois une foire aux bestiaux ou une f\u00eate de la mer avec les bateaux qui faisaient la navette entre le port et l\u2019\u00eele en face Celle dont il ne reste pas grand-chose sinon deux clich\u00e9s r\u00e9alis\u00e9s dans le studio du photographe \u00e0 l\u2019occasion de ses vingt ans et de son mariage Celle \u00e0 qui je ressemble m\u2019a-t-on dit, du moins en carrure et en temp\u00e9rament<\/p>\n<p>Celle qui avait d\u00fb aimer la splendeur des grands arbres de la c\u00f4te alors qu\u2019ils traversaient le si\u00e8cle sans qu\u2019on les tracasse Qui se laissait \u00e9mouvoir (enfin je crois) par les clameurs du vent d\u2019ouest, par la venue des fleurs au verger Qui aurait aim\u00e9 \u00e9crire des po\u00e9sies mais elle n\u2019avait pas d\u2019encre ni de cahier, de toute fa\u00e7on elle n\u2019y avait jamais cru suffisamment pour le faire<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celle qui s\u2019aventurait sur le chemin des \u00e9cluses et cueillait des fleurs de marais, les serrait fort en bouquets pour les vendre Qui d\u00e9faisait sa chevelure et r\u00eavait de dentelles et d\u2019amour, ayant eu vent que de tels sentiments pouvaient exister et entra\u00eener la fi\u00e8vre, quand elle arpentait le m\u00f4le et croisait les p\u00eacheurs aux manches retrouss\u00e9es et aux airs d\u00e9lur\u00e9s (ils \u00e9taient nombreux \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 \u00e0 poss\u00e9der des bateaux et \u00e0 sortir en mer avant l\u2019aube)<\/p>\n<p>Celle qui n\u2019\u00e9tait finalement pas si jeune quand elle avait pris mari (urgent d\u2019accepter le premier parti venu sans trop faire la fine bouche sinon elle allait rester seule), un certain mois de janvier avait livr\u00e9 un petit gar\u00e7on au monde qui porterait le m\u00eame pr\u00e9nom que le p\u00e8re et ne s\u2019en \u00e9tait jamais remise<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celles qui \u00e9taient loin d\u2019\u00eatre stupides m\u00eame si elles n\u2019avaient pas \u00e9tudi\u00e9 ni lu le moindre livre Celles qui avaient v\u00e9cu la guerre Celles qui auraient s\u00fbrement pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 un peu de richesse mat\u00e9rielle \u00e0 n\u2019importe quel serment d\u2019amour (les pauvres n\u2019avaient connu ni l\u2019un ni l\u2019autre, pas m\u00eame poss\u00e9d\u00e9 un col brod\u00e9 ou une paire de gants en peau) Celles qui ont servi un mari toute une vie sans broncher Celles qui ont r\u00e9sist\u00e9 longtemps avant de c\u00e9der Celles \u00e0 qui \u00e7a a co\u00fbt\u00e9 la vie Et celles de l\u2019autre famille plus loin dans les terres qui se laissaient dominer par les hommes elles aussi, pas leur mot \u00e0 dire, et qui s\u2019\u00e9chinaient dans les t\u00e2ches obscures et soignaient les b\u00eates et sarclaient les rang\u00e9es de choux Celle qui s\u2019en \u00e9tait sortie (je me demande comment), \u00e0 priori gr\u00e2ce au cur\u00e9 qui avait rep\u00e9r\u00e9 ses facilit\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cole et qui en avait parl\u00e9 \u00e0 son p\u00e8re si bien qu\u2019elle avait eu plus de chance que ses s\u0153urs Qui avait fait des ann\u00e9es de pensionnat Qui avait tenu bon Qui avait appris mille po\u00e8mes et chansons par c\u0153ur (aujourd\u2019hui un seul mot enclenche chez elle la venue d\u2019un ou plusieurs couplets) Qui n\u2019a jamais pu oublier l\u2019enfant mort Qui a bien cach\u00e9 son chagrin<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes celles dont je devine les visages, Marie Gilberte Clotilde Simone Th\u00e9r\u00e8se Eug\u00e9nie Jos\u00e9phine, ce jour-l\u00e0 elles se donnent le bras et avancent dans l\u2019all\u00e9e sous les arbres en sautillant et en chantant, joie et insouciance, on dirait des petites filles, et puis l\u2019une d\u2019elles se retourne et semble me faire signe, \u00ab\u00a0Viens, suis-nous. On y va.\u00a0\u00bb, toutes corps jeunes et alertes, cheveux \u00e9bouriff\u00e9s, robes claires.<\/p>\n<p style=\"text-align: right; font-size: 13px;\"><em>Photographie : 1947, phototh\u00e8que familiale<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cycle d&rsquo;ateliers avec Tiers Livre et Fran\u00e7ois Bon intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Un hiver personnages\u00a0\u00bb. Deuxi\u00e8me proposition : \u00ab\u00a0une accumulation o\u00f9 chaque silhouette est bri\u00e8vement model\u00e9e en une seule phrase, comme les mains feraient de l\u2019argile. Et \u00e7a, oui, par un principe d\u2019accumulation, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment pour \u00e9largir le \u00ab r\u00e9pertoire \u00bb de mati\u00e8re brute qui nous servira progressivement pour &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/un-hiver-personnages-2-une-genealogie-au-feminin\/\" class=\"more-link\">Lire la suite de<span class=\"screen-reader-text\">\u00ab\u00a0un hiver personnages #2 | une g\u00e9n\u00e9alogie au f\u00e9minin\u00a0\u00bb<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2473,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[17,14,160],"tags":[340,342,339],"class_list":["post-2472","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ecriture","category-famille","category-le-tiers-livre","tag-ateliers-tiers-livre","tag-genaologie-au-feminin","tag-un-hiver-personnages"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2472","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2472"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2472\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2758,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2472\/revisions\/2758"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2473"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2472"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2472"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2472"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}