{"id":1736,"date":"2018-09-18T16:02:02","date_gmt":"2018-09-18T16:02:02","guid":{"rendered":"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/?p=1736"},"modified":"2023-12-01T14:56:32","modified_gmt":"2023-12-01T13:56:32","slug":"tout-un-ete-decriture-30-repeter","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/tout-un-ete-decriture-30-repeter\/","title":{"rendered":"tout un \u00e9t\u00e9 d&rsquo;\u00e9criture #30 | r\u00e9p\u00e9ter"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-medium-font-size\">Comment y \u00e9chapper, combien de temps \u00e7a durerait \u2013 une heure au moins, peut-\u00eatre deux &#8211;, voil\u00e0 ce qu\u2019elle se disait \u00e0 chaque fois qu\u2019ils arrivaient au village dans la 2CV grise, tournaient dans l\u2019all\u00e9e en herbe pour se garer \u00e0 hauteur du portail grillag\u00e9 qui ouvrait sur le jardin o\u00f9 couraient les chiens. C\u2019\u00e9tait au cours d\u2019un apr\u00e8s-midi de la premi\u00e8re semaine de l\u2019ann\u00e9e. Son p\u00e8re tenait \u00e0 visiter une tante \u00e0 qui il devait beaucoup (elle l\u2019avait recueilli \u00e0 son adolescence, nourri, habill\u00e9 durant les ann\u00e9es difficiles au d\u00e9but de la guerre) et la pr\u00e9sentation des v\u0153ux demeurait un rituel obligatoire auquel la famille se trouvait in\u00e9vitablement associ\u00e9e. Pour les enfants, c\u2019\u00e9tait une s\u00e9ance p\u00e9nible. D\u2019abord parce qu\u2019elle \u00e9tait impos\u00e9e, ensuite parce qu\u2019ils avaient l\u2019impression de reculer dans le temps \u00e0 gagner cet endroit \u00e9cart\u00e9 de&nbsp;la petite ville et du bord de mer, \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer ce pan de campagne qui leur rappelait d\u2019o\u00f9 ils venaient vraiment et \u00e0 rencontrer ces gens qui leur paraissaient des anc\u00eatres. Ils d\u00e9testaient ce sentiment de r\u00e9gression. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C\u2019\u00e9tait janvier. Le jour \u00e9tait d\u00e9sol\u00e9 et froid, tout le monde avait mis un manteau et m\u00eame une \u00e9charpe. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">Ils descendaient de la voiture, poussaient le portail et s\u2019avan\u00e7aient dans le jardin, regardaient leurs chaussures d\u00e9j\u00e0 boueuses alors que s\u2019\u00e9levait une grosse voix depuis la cuisine. C\u2019\u00e9tait l\u2019oncle. Entrez donc mes petits, entrez entrez. Dame bon sang, pas chaud dehors. Et le monde p\u00e9n\u00e9trait \u00e0 son invitation dans la grande pi\u00e8ce obscure o\u00f9 le vieux couple mangeait dormait vivait, s\u2019attardait un moment debout devant l\u2019\u00e2tre, le temps de les embrasser, les deux, de leur offrir la bo\u00eete de chocolats qu\u2019ils avaient apport\u00e9e et de r\u00e9citer le couplet bien huil\u00e9 des v\u0153ux qui s\u2019achevait dans la bouche des enfants par la formule consacr\u00e9e\u00a0: Le paradis \u00e0 la fin de vos jours. Dame sacr\u00e9, c\u2019est qu\u2019ils sont bien mignons\u00a0! s\u2019exclamait la tante, costaude dans son sarrau gris de tous les jours, tout en leur tapotant la joue ou la t\u00eate, puis sortant de son buffet la bo\u00eete de g\u00e2teaux et le bocal de cerises \u00e0 l\u2019eau-de-vie, l\u2019oncle invitant le p\u00e8re \u00e0 s\u2019assoir pour \u00e9changer les derni\u00e8res nouvelles du pays, les naissances et d\u00e9c\u00e8s, les intemp\u00e9ries. Ils levaient leur verre\u00a0: Bon ben \u00e0 la nouvelle hein\u00a0? C\u2019est qu\u2019elle nous rapproche du tombeau, faudrait pas oublier\u00a0! \u00c0 chaque fois elle \u00e9prouvait le besoin de s\u2019essuyer les joues suite aux embrassades forc\u00e9es, l\u2019odeur de la pi\u00e8ce avait tendance \u00e0 l\u2019\u00e9c\u0153urer, m\u00e9lange de lait, de r\u00e9sine et de paille souill\u00e9e. Elle restait assise gentiment au bout du banc, le temps de grignoter son biscuit. Patientait. Une poign\u00e9e de minutes. Tout comme son fr\u00e8re. Se disait que chaque ann\u00e9e c\u2019\u00e9tait le m\u00eame refrain, que \u00e7a ne servait pas \u00e0 grand-chose, ces souhaits de bonne ann\u00e9e, puisque toute une vie ne suffirait pas \u00e0 les r\u00e9aliser et puis personne n\u2019y croyait vraiment. Enfin elle entra\u00eenait son fr\u00e8re au jardin pour aller jouer avec les chiens qui ne demandaient pas mieux. Surtout ne traversez pas la route hein\u00a0? Qu\u2019on n\u2019ait pas loin \u00e0 vous chercher. De toute fa\u00e7on ils pr\u00e9f\u00e9raient la rudesse du jardin d\u2019hiver et la fougue des animaux noirs qui leur sautaient sur le ventre et leur l\u00e9chaient le visage, aux conversations sans int\u00e9r\u00eat pour eux et \u00e0 l\u2019atmosph\u00e8re irrespirable de la pi\u00e8ce de ferme, si basse de plafond, qui servait \u00e0 la fois de cuisine et de chambre o\u00f9 avaient d\u00fb na\u00eetre et mourir certains de leurs ascendants. D\u2019un coup l\u2019air froid les revigorait. Ils se mettaient \u00e0 courir comme des fous, disparaissaient dans le taillis des mimosas, talonn\u00e9s par les b\u00eates, et r\u00e9p\u00e9taient en riant\u00a0: Bonne ann\u00e9e, bonne sant\u00e9, et patati et patata.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:65px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em> texte \u00e9crit par Fran\u00e7oise Renaud dans le cadre de l&rsquo;atelier d&rsquo;\u00e9t\u00e9 2018 propos\u00e9 par Fran\u00e7ois Bon <strong> <a href=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/revue\/spip.php?article210\"> \u00ab\u00a0Construire une ville avec des mots\u00a0\u00bb<\/a><\/strong><\/em><br \/><em><strong><span style=\"color: #339966;\"><span style=\"font-size: 15px; color: #993366;\">La proposition d&rsquo;\u00e9criture (toujours en 20 minutes) \/ #30 : <i>il ne s\u2019agit pas de rituels priv\u00e9s, mais sociaux, ceux qui organisent la communaut\u00e9 \u2014 ceux (les plus solennels) qui reviennent une fois l\u2019an, par exemple, mais pourquoi pas plus souvent ou quotidiens \u2014 et pourquoi pas en d\u00e9crire un dans la parfaite \u00e9quivalence du temps r\u00e9cit et du temps dit r\u00e9f\u00e9rentiel, celui de l\u2019action en temps r\u00e9el ?<\/i><br \/><\/span><\/span><\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image is-style-default\"><a href=\"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/texte_REPETER.jpg\" rel=\"lightbox-0\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1022\" src=\"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/texte_REPETER-1024x1022.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1737\" srcset=\"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/texte_REPETER-1024x1022.jpg 1024w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/texte_REPETER-150x150.jpg 150w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/texte_REPETER-300x300.jpg 300w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/texte_REPETER-768x767.jpg 768w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/texte_REPETER-1200x1198.jpg 1200w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/texte_REPETER.jpg 1947w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/a><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Photographie : Fran\u00e7oise Renaud (Bretagne), 2016<br \/><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment y \u00e9chapper, combien de temps \u00e7a durerait \u2013 une heure au moins, peut-\u00eatre deux &#8211;, voil\u00e0 ce qu\u2019elle se disait \u00e0 chaque fois qu\u2019ils arrivaient au village dans la 2CV grise, tournaient dans l\u2019all\u00e9e en herbe pour se garer \u00e0 hauteur du portail grillag\u00e9 qui ouvrait sur le jardin o\u00f9 couraient les chiens. 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