{"id":1711,"date":"2018-08-28T14:33:54","date_gmt":"2018-08-28T14:33:54","guid":{"rendered":"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/?p=1711"},"modified":"2023-12-01T14:44:39","modified_gmt":"2023-12-01T13:44:39","slug":"tout-un-ete-decriture-26-revelation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/tout-un-ete-decriture-26-revelation\/","title":{"rendered":"tout un \u00e9t\u00e9 d&rsquo;\u00e9criture #26 | r\u00e9v\u00e9lation"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-medium-font-size\">Plusieurs sc\u00e8nes reviennent, plusieurs pistes, comment faire. S\u2019embarquer dans l\u2019une vaille que vaille. De toute fa\u00e7on toujours ce m\u00eame corps de petite fille d\u00e9gourdie \u00e9lev\u00e9e \u00e0 la campagne, du moins dans un bourg de campagne avec une \u00e9glise (sacr\u00e9ment belle l\u2019\u00e9glise, \u00e9rig\u00e9e tout pr\u00e8s des falaises) avec office le dimanche matin et chemin de croix le vendredi saint, une certaine pauvret\u00e9 d\u00e9celable dans l\u2019allure des v\u00eatements, et plus ou moins au m\u00eame \u00e2ge (une douzaine d\u2019ann\u00e9es ou un peu plus). Une bonne petite fille qui se d\u00e9brouillait sans l\u2019aide de personne et marchait de toute la force de ses jambes, bien d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 en d\u00e9coudre avec la vie qui se proposerait devant. Peu d\u2019endroits qu\u2019elle connaissait alors, peu de zones construites, peu de routes&nbsp;: celle qui dans un sens conduisait au bourg, dans l\u2019autre \u00e0 la ferme o\u00f9 ils allaient chercher le lait &#8212; elle \u00e9tait bord\u00e9e de foss\u00e9s o\u00f9 croissait une multitude d\u2019esp\u00e8ces vivaces et embouchait sur une route plus fr\u00e9quent\u00e9e qui conduisait \u00e0 un bourg plus important \u2013, <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">et celle qui bordait la c\u00f4te qui permettait de gagner la crique o\u00f9 elle se baignait en \u00e9t\u00e9 et accueillait ses promenades par temps d\u2019hiver. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 son territoire, son modeste royaume, son r\u00e9pertoire d\u2019images \u2013 bien s\u00fbr qu\u2019il survivrait en elle. Il y avait aussi quelques livres mais tr\u00e8s peu, quelques-uns qu\u2019elle avait lus \u00e0 l\u2019\u00e9cole. La ville ne s\u2019\u00e9tait pas encore manifest\u00e9e, mais elle avait d\u00e9j\u00e0 pressenti les limites de ce monde d\u2019origine bien que l\u2019oc\u00e9an f\u00fbt infini et les vagues innombrables. Elle jouait avec son fr\u00e8re \u00e0 des jeux de voyage, \u00e9tudiait les cartes de g\u00e9ographie qui lui tombaient sous la main jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre capable de les reproduire. Le nom de certaines villes soulevait en elle des pens\u00e9es heureuses, engendrait des r\u00eaves de d\u00e9part. Et voil\u00e0 qu\u2019elle venait d\u2019atteindre l\u2019\u00e2ge du lyc\u00e9e, bien jeune encore \u2013 surtout qu\u2019elle \u00e9tait en avance &#8211;, c\u2019est ce que pensait son p\u00e8re et il s\u2019inqui\u00e9tait \u00e9norm\u00e9ment \u00e0 l\u2019id\u00e9e de la voir traverser seule la vaste ville pleine de p\u00e9rils. Et que dire de sa m\u00e8re. Dix ans qu\u2019ils avaient perdu leur fille a\u00een\u00e9e mais \u00e7a c\u2019\u00e9tait une autre histoire, et lui en particulier ne tenait pas \u00e0 raviver ce fracas, s\u2019effor\u00e7ant de le comprimer sous silence alors qu\u2019il aurait \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire au contraire de vider l\u2019abc\u00e8s, de laisser \u00e9clater sa col\u00e8re. Enfin pour lui faciliter les choses, il avait eu l\u2019id\u00e9e de l\u2019accompagner pour r\u00e9aliser avec elle les parcours qu\u2019elle aurait \u00e0 accomplir\u00a0: de la gare routi\u00e8re \u00e0 l\u2019internat, de l\u2019internat \u00e0 la route de Rennes et puis au conservatoire de musique le jeudi. En autobus et \u00e0 pied. Une sorte d\u2019apprentissage rapide pour se construire des rep\u00e8res. Car sans en avoir l\u2019air il la couvait, sa petite aux taches de rousseur sur le nez qui portait ses g\u00eanes \u2013 sa petite\u00a0: une v\u00e9rit\u00e9 dont il aurait eu envie de douter, du moins pendant un certain temps, parce qu\u2019elle avait des cheveux rouges et c\u2019\u00e9tait une particularit\u00e9 rare non rep\u00e9r\u00e9e dans sa famille, et puis surtout il aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 un gar\u00e7on, mais l\u00e0 aussi c\u2019est une autre question \u2013 et ils avaient couru l\u2019un et l\u2019autre presque se tenant la main, en tout cas coude \u00e0 coude, le long des boulevards depuis la zone sud jusqu\u2019au nord, d\u2019arr\u00eat de bus en arr\u00eat de bus, de place en place. Ils avaient march\u00e9 ensemble. Et il s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 quelque chose entre eux avec la ville autour d\u2019eux. Elle n\u2019avait pas eu peur, et aussi loin que la portait son imagination, elle avait fait confiance \u00e0 son p\u00e8re et \u00e0 ses propres yeux, \u00e0 son corps qui marchait, d\u2019embl\u00e9e elle avait d\u00e9cel\u00e9 dans tout ce qu\u2019elle voyait de quoi contenter son attente\u00a0: filles en pantalons \u00e0 la mode, gar\u00e7ons attirants, beaux b\u00e2timents, boulevards avec circulation automobile intense, magasins, cin\u00e9mas, p\u00e2tisseries, librairies. Tout semblait l\u2019appeler au-del\u00e0 des ombres sur la mer atlantique, au-del\u00e0 des r\u00e9cifs et des oiseaux dont elle connaissait le cri le chant, les yeux des hommes sollicitaient sa jeunesse, promesse d\u2019ind\u00e9pendance, de s\u00e9paration des parents, enfin pass\u00e9e en zone hors de contr\u00f4le, sa vie br\u00fblante loin du bourg et de l\u2019\u00e9glise \u00e0 deux pas des falaises. Jusque-l\u00e0 rien de tel n\u2019avait \u00e9t\u00e9 imaginable et soudain le labyrinthe de la m\u00e9tropole r\u00e9gionale s\u2019offrait telle une terre \u00e9trang\u00e8re enivrante. Multitude diversit\u00e9 vacarme. D\u2019un coup la soif de libert\u00e9 lui avait saut\u00e9 \u00e0 la gorge. Oui cette ville deviendrait son territoire d\u2019\u00e9mancipation, c\u2019\u00e9tait s\u00fbr, d\u00e9sormais elle ne souhaitait plus qu\u2019une chose, se d\u00e9barrasser de cette ruralit\u00e9 qui lui collait \u00e0 la peau comme une mauvaise odeur, comme une preuve d\u2019indigence. Ville ventre cocon pour \u00e9clore. Et tandis que le p\u00e8re lui procurait des explications qu\u2019elle \u00e9coutait pour ne pas lui faire de peine, elle se disait qu\u2019elle se d\u00e9brouillerait bien toute seule, que sur ce nouveau sol elle grandirait encore, deviendrait jeune fille puis femme. Elle savait ce qu\u2019elle voulait ou plut\u00f4t ne voulait pas. \u00c0 ce stade il lui \u00e9chappait tout de m\u00eame qu\u2019elle devrait une sacr\u00e9e part de son devenir \u00e0 cet homme qui ce jour-l\u00e0 lui avait mis les cl\u00e9s en main sans forc\u00e9ment se douter que la grande ville engagerait sa cadette \u00e0 la m\u00e9tamorphose l\u2019avalerait l\u2019entra\u00eenerait dans une existence tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de lui. Comme si un lieu pouvait nous d\u00e9tourner du cours principal de l\u2019histoire, nous inviter \u00e0 conqu\u00e9rir l\u2019inattendu sans pour autant nous faire oublier nos premiers territoires, nos ch\u00e8res premi\u00e8res ann\u00e9es qui nous ont \u00e9chapp\u00e9 et continuent \u00e0 battre en nous comme une pluie.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:68px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em> texte \u00e9crit par Fran\u00e7oise Renaud dans le cadre de l&rsquo;atelier d&rsquo;\u00e9t\u00e9 2018 propos\u00e9 par Fran\u00e7ois Bon <strong> <a href=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/revue\/spip.php?article210\"> \u00ab\u00a0Construire une ville avec des mots\u00a0\u00bb<\/a><\/strong><\/em><br \/><em><strong><span style=\"color: #339966;\"><span style=\"font-size: 15px; color: #993366;\">La proposition d&rsquo;\u00e9criture (toujours en 20 minutes) \/ #26 : <i>remonter \u00e0 la premi\u00e8re exp\u00e9rience, pas forc\u00e9ment sur le lieu du r\u00e9cit, que cela remonte \u00e0 l\u2019enfance ou \u00e0 un voyage, o\u00f9 la ville soudain nous soit apparue comme concept<\/i>.<br \/><\/span><\/span><\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image is-style-default\"><a href=\"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/\u00e9glise.jpg\" rel=\"lightbox-0\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1022\" src=\"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/\u00e9glise-1024x1022.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1714\" srcset=\"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/\u00e9glise-1024x1022.jpg 1024w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/\u00e9glise-150x150.jpg 150w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/\u00e9glise-300x300.jpg 300w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/\u00e9glise-768x767.jpg 768w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/\u00e9glise-1200x1198.jpg 1200w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/\u00e9glise.jpg 1947w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/a><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Photographie : Fran\u00e7oise Renaud (Bretagne), 2015<br \/><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Plusieurs sc\u00e8nes reviennent, plusieurs pistes, comment faire. S\u2019embarquer dans l\u2019une vaille que vaille. De toute fa\u00e7on toujours ce m\u00eame corps de petite fille d\u00e9gourdie \u00e9lev\u00e9e \u00e0 la campagne, du moins dans un bourg de campagne avec une \u00e9glise (sacr\u00e9ment belle l\u2019\u00e9glise, \u00e9rig\u00e9e tout pr\u00e8s des falaises) avec office le dimanche matin et chemin de croix &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/tout-un-ete-decriture-26-revelation\/\" class=\"more-link\">Lire la suite de<span class=\"screen-reader-text\">\u00ab\u00a0tout un \u00e9t\u00e9 d&rsquo;\u00e9criture #26 | r\u00e9v\u00e9lation\u00a0\u00bb<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1714,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[17,160,539,91],"tags":[167,196,150,220],"class_list":["post-1711","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ecriture","category-le-tiers-livre","category-tout-un-ete-decriture-2018","category-ville","tag-atelier-dete","tag-construire-une-ville-avec-des-mots","tag-le-tiers-livre","tag-revelation"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1711","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1711"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1711\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4770,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1711\/revisions\/4770"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1714"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1711"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1711"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1711"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}