{"id":1193,"date":"2017-09-02T15:36:59","date_gmt":"2017-09-02T15:36:59","guid":{"rendered":"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/?p=1193"},"modified":"2018-02-01T11:22:16","modified_gmt":"2018-02-01T11:22:16","slug":"fantome-de-soi-ecrivain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/fantome-de-soi-ecrivain\/","title":{"rendered":"fant\u00f4me de soi \u00e9crivain"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/arton4463.jpg\" rel=\"lightbox-0\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-1194\" src=\"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/arton4463.jpg\" alt=\"\" width=\"763\" height=\"627\" srcset=\"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/arton4463.jpg 900w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/arton4463-300x247.jpg 300w, https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/arton4463-768x631.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 763px) 100vw, 763px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est rapport\u00e9 qu\u2019Eva Rafelson aimait se tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart du monde et qu\u2019elle s\u2019occupait de peinture le matin, une tasse de caf\u00e9 ne suffisant pas \u00e0 la r\u00e9concilier avec le r\u00e9el. Sit\u00f4t r\u00e9veill\u00e9e, elle se r\u00e9fugiait dans un cabanon transform\u00e9 en atelier \u00e0 la lisi\u00e8re des saules et s\u2019emparait de ses pinceaux. Il lui semblait qu\u2019il \u00e9tait alors nul besoin de r\u00e9fl\u00e9chir, que la crispation qui r\u00e9sidait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa poitrine de fa\u00e7on permanente s\u2019amoindrissait, en tout cas lui laissait plus de champ.<br \/>\nElle n\u2019aurait pas su d\u00e9finir ce qui lui arrivait exactement, mais quand la nuit s\u2019incorporait au jour \u00e7a la griffait dedans et peindre \u00e9tait la seule activit\u00e9 qui la calmait. Plusieurs fois elle avait d\u00e9crit ce ph\u00e9nom\u00e8ne dans ses lettres \u00e0 Paula Grund, amie d\u2019enfance qui, mari\u00e9e \u00e0 un notaire, vivait d\u00e9sormais dans une province du sud. Sans doute que Paula ou d\u2019autres parmi ceux qui l\u2019avaient c\u00f4toy\u00e9e auraient pu t\u00e9moigner de cette difficult\u00e9 qui ombrageait son front et tassait brusquement sa silhouette comme sous l\u2019effet d\u2019une bourrasque de vent, mais aucun enqu\u00eateur n\u2019avait r\u00e9ussi \u00e0 approcher ces personnes-l\u00e0. De toute fa\u00e7on elles seraient rest\u00e9es muettes sur le sujet. Ce qui en revanche a \u00e9t\u00e9 plus commode \u00e0 \u00e9tablir est le nombre de ses maris. Le premier avait p\u00e9ri dans un naufrage, le second s\u2019\u00e9tait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 trop cavaleur pour r\u00e9pondre \u00e0 son besoin de consolation et s\u2019\u00e9tait \u00e9clips\u00e9 \u00e0 peine paru. Quant au troisi\u00e8me, il \u00e9tait d\u2019un temp\u00e9rament discret et l\u2019avait encourag\u00e9 \u00e0 poss\u00e9der un espace \u00e0 elle dans cette maison avec jardin qu\u2019il avait acquise quelques mois avant leur mariage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019appelait Josef et son visage \u00e9tait tranquille et doux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il avait accept\u00e9 le fait qu\u2019Eva passait le plus clair de son temps \u00e0 trafiquer dans sa cabane plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 s\u2019occuper de m\u00e9nage ou de cuisine. Sans doute respectait-il m\u00eame cette lubie, l\u2019interpr\u00e9tant comme un besoin sauvage qui la conduisait depuis l\u2019adolescence surgi on ne savait d\u2019o\u00f9 \u2014\u00a0les parents d\u2019Eva n\u2019\u00e9taient que des gens de commerce assez peu \u00e9duqu\u00e9s et ils n\u2019avaient gu\u00e8re influenc\u00e9 son parcours\u00a0\u2014, comme une urgence qui avait sembl\u00e9 diriger son existence et que certains auraient pu prendre pour une maladie.<!--more--><br \/>\nJosef souhaitait garder Eva le plus longtemps possible pr\u00e8s de lui \u2014\u00a0\u00e0 quarante ans, elle \u00e9tait particuli\u00e8rement belle. Aussi avait-il abord\u00e9 la situation avec bienveillance, pensant qu\u2019\u00e9crire ou peindre ne pouvait que lui faire du bien et qu\u2019il \u00e9tait vain de qualifier ces occupations artistiques de futiles. Et puis il avait embauch\u00e9 une dame du village pour s\u2019occuper du linge et de la maison.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019\u00e9poque de leur mariage, Eva Rafelson \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 connue comme \u00e9crivain. Plusieurs de ses nouvelles avaient \u00e9t\u00e9 publi\u00e9es dans des magazines de qualit\u00e9 et avaient frapp\u00e9 les esprits \u00e0 cause de leur puret\u00e9 singuli\u00e8re. On peut citer L\u2019esprit des rivi\u00e8res ou La cath\u00e9drale incendi\u00e9e. Et puis un roman dont la presse s\u2019\u00e9tait empar\u00e9, glorifiant son style authentique et sensuel, voire r\u00e9volutionnaire.<br \/>\n<em>Vies invisibles au c\u0153ur de la nuit<\/em> n\u2019avait rien de r\u00e9volutionnaire, juste l\u2019histoire d\u2019un couple qui ne parvenait pas \u00e0 avoir de descendance et qui se d\u00e9composait \u00e0 l\u2019aune de leur d\u00e9sir enfui. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9criture qui \u00e9tait diff\u00e9rente, qui soulevait des images si poignantes qu\u2019elle parvenait \u00e0 \u00e9clairer le profond des \u00eatres jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9v\u00e9ler leur v\u00e9rit\u00e9.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait avec ce m\u00eame regard qu\u2019Eva envisageait les fleurs du jardin ou les enfants jouant dans le pr\u00e9 ou les cr\u00e9atures qui traversaient le ciel avant de les faire \u00e9merger de sa palette. Les mots \u00e9taient comme les couleurs, ils lui paraissaient cependant plus rebelles, insaisissables, difficiles \u00e0 dompter. Chaque phrase lui coutait \u00e9norm\u00e9ment \u2014\u00a0elle l\u2019avait confi\u00e9 lors l\u2019un entretien qu\u2019elle avait accord\u00e9 \u00e0 un journal local apr\u00e8s la parution de son roman. Elle avait dit que chaque page arrachait de la substance aux parois de son c\u0153ur quand bien m\u00eame le r\u00e9cit prenait forme en dehors de sa volont\u00e9. Ensuite elle n\u2019avait plus voulu entendre parler de ces journalistes qui de toute fa\u00e7on \u00ab\u00a0d\u00e9formaient ses propos\u00a0\u00bb, manquaient de subtilit\u00e9 et ne pouvaient rien comprendre \u00e0 la souffrance cach\u00e9e au fond des gorges.<br \/>\nIl est confirm\u00e9 que ses lecteurs attendaient beaucoup d\u2019elle.<br \/>\nSon \u00e9diteur gris\u00e9 par le succ\u00e8s ne cessait de la harceler, souhaitant battre le fer tant qu\u2019il \u00e9tait br\u00fblant. \u00c0 lui tout seul il \u00e9tait pareil \u00e0 une meute de loups pr\u00eats \u00e0 se jeter sur n\u2019importe quelle b\u00eate affol\u00e9e propre \u00e0 \u00eatre consomm\u00e9e. Mais elle refusait obstin\u00e9ment de lui r\u00e9pondre.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eva Rafelson avait-elle r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 la pression\u00a0? Avait-elle arr\u00eat\u00e9 d\u2019\u00e9crire, elle qui avait tant aim\u00e9 attraper son cahier \u00e0 la tomb\u00e9e du jour pour le couvrir d\u2019\u00e9critures fines et serr\u00e9es \u00e0 peine lisibles, se laissant emporter par le myst\u00e8re d\u2019un r\u00e9cit coulant du corps comme une s\u00e8ve\u00a0? Comment imaginer qu\u2019elle ait pu se passer d\u2019un pareil envo\u00fbtement\u00a0? Comment imaginer qu\u2019elle ait pu sacrifier la po\u00e9sie et lui pr\u00e9f\u00e9rer le travail sur la toile\u00a0?<br \/>\nPaula Grund affirme avoir not\u00e9 un vrai changement dans leur correspondance \u2014\u00a0c\u2019\u00e9tait environ un an apr\u00e8s la sortie du livre.<br \/>\nEva \u00e9tait devenue \u00e9vasive, elle \u00e9crivait que les mots la br\u00fblaient, qu\u2019elle ne trouvait l\u2019apaisement qu\u2019en peignant des portraits d\u2019enfants en robes rouges ou endormis dans leurs landaus. Et puis elle avait parl\u00e9 d\u2019une perte, de quelque chose qui s\u2019\u00e9tait bris\u00e9. Paula avait cru \u00e0 la perte d\u2019un petit, l\u2019enfant de Josef, en fait personne n\u2019a jamais su. L\u00e0-dessus leurs \u00e9changes s\u2019\u00e9taient rar\u00e9fi\u00e9s et Paula n\u2019avait pas eu l\u2019occasion de voyager vers le nord pour lui rendre visite.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certains ont avanc\u00e9 qu\u2019Eva Rafelson avait fini par dormir dans sa cabane au bord des saules, qu\u2019elle avait compl\u00e8tement abandonn\u00e9 ses cahiers et que la peinture \u00e9tait devenue son alli\u00e9e la plus s\u00fbre. Josef lui portait son courrier, ses repas \u2013\u00a0d\u2019elle-m\u00eame elle n\u2019aurait pas song\u00e9 \u00e0 s\u2019alimenter. Ses yeux \u00e9taient devenus tr\u00e8s clairs, comme d\u00e9lav\u00e9s. Sa peau fine, pr\u00eate \u00e0 se d\u00e9chirer. Josef observait sa derni\u00e8re toile, lui demandait si elle avait besoin d\u2019un carnet pour prendre des notes. Lentement il s\u2019approchait d\u2019elle, caressait sa joue jusqu\u2019au moment o\u00f9 elle faisait ce geste en direction de la porte pour qu\u2019il la laisse. Parfois il tentait de la ramener \u00e0 la raison, lui apportait une couverture plus chaude ou une tisane avec du miel. Toujours ce geste pour le lib\u00e9rer des contraintes qu\u2019elle d\u00e9testait lui infliger et qu\u2019il interpr\u00e9tait comme une r\u00e9pudiation.<br \/>\nNon, elle ne voulait pas aller d\u00eener chez Henrika ou rencontrer les Bergen. Non, elle ne voulait pas voir de m\u00e9decin. Elle allait bien. Elle voulait seulement rester seule, \u00e0 l\u2019extr\u00eame, sur le fil tendu au bord de rompre.<br \/>\nAucun d\u00e9tail n\u2019a filtr\u00e9 des circonstances de sa mort.<br \/>\n<em>Vies invisibles au c\u0153ur de la nuit<\/em> vient d\u2019\u00eatre r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en poche.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-size: 15px; text-align: right;\"><em>texte \u00e9crit par Fran\u00e7oise Renaud dans le cadre de l&rsquo;atelier d&rsquo;\u00e9t\u00e9 2017 propos\u00e9 par Fran\u00e7ois Bon, <\/em><em> <a href=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/spip\/spip.php?article4441\">Et si je vous dis personnages ?<\/a> volet 5 \u00ab\u00a0Fant\u00f4me de soi \u00e9crivain\u00a0\u00bb \u00e0 partir du livre \u00ab \u00c9crivains \u00bb d\u2019Antoine Volodine\u00a0\u00bb<br \/>\n<strong><span style=\"color: #339966;\">Il est propos\u00e9 \u00ab\u00a0d&rsquo;inventer un personnage qui \u00e9crit, \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame de soi&#8230; que \u00e7a nous emm\u00e8ne marcher seul&#8230; avec tout ce qu&rsquo;on porte d&rsquo;\u00e9criture non r\u00e9alis\u00e9e&#8230;\u00a0\u00bb<\/span><\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est rapport\u00e9 qu\u2019Eva Rafelson aimait se tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart du monde et qu\u2019elle s\u2019occupait de peinture le matin, une tasse de caf\u00e9 ne suffisant pas \u00e0 la r\u00e9concilier avec le r\u00e9el. 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