{"id":11,"date":"2015-02-12T14:17:14","date_gmt":"2015-02-12T14:17:14","guid":{"rendered":"http:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/?p=11"},"modified":"2023-12-16T16:39:53","modified_gmt":"2023-12-16T15:39:53","slug":"falaise-sans-fin-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francoiserenaud.com\/terrainfragile\/falaise-sans-fin-2\/","title":{"rendered":"falaise sans fin (2)"},"content":{"rendered":"\n<p>Ils n&rsquo;\u00e9taient plus que trois d\u00e9sormais.<br \/>Comme ils avaient largement progress\u00e9 en altitude, leur souffle se faisait plus court et leurs muscles avaient tendance \u00e0 se t\u00e9taniser \u00e0 cause de l&rsquo;effort continu qu&rsquo;ils produisaient pour se hisser. Leur mental, s\u00e9rieusement entam\u00e9 par la disparition de P\u00e4l et de Ernst, \u00e9tait chauff\u00e9 \u00e0 blanc. Il y avait aussi que le jour passait.<br \/>Riks, chef de troupe, estima que la lumi\u00e8re serait vite insuffisante et qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait donc pas raisonnable de continuer. Il proposa de se r\u00e9fugier dans cette niche rocheuse en surplomb qu&rsquo;ils venaient d&rsquo;atteindre \u00e0 la fa\u00e7on de certains oiseaux, accroupis, bien serr\u00e9s les uns contre les autres pour r\u00e9sister \u00e0 la baisse de la temp\u00e9rature, toujours brutale apr\u00e8s le coucher du soleil. Il leur fallait reprendre quelques forces.<\/p>\n\n\n\n<p>En silence ils m\u00e2ch\u00e8rent un peu de viande s\u00e9ch\u00e9e, aval\u00e8rent le reste de sirop de bouleau contenu dans ces outres en peau de ch\u00e8vre qu&rsquo;ils portaient accroch\u00e9es \u00e0 leurs ceintures. Puis ils regard\u00e8rent les masses de brouillard qui remuaient \u00e0 leurs pieds. Elles se teintaient de cendre jusqu&rsquo;\u00e0 se confondre aux t\u00e9n\u00e8bres qui semblaient venir de tr\u00e8s loin. De l\u00e0-bas, par-dessus la for\u00eat sans limites. Ils pensaient aux familles dans l&rsquo;attente&nbsp;\u2014 dans l&rsquo;inqui\u00e9tude forc\u00e9ment. Et ils pensaient \u00e0 la falaise qui leur avait vol\u00e9 deux de leurs fr\u00e8res.<br \/>Le&nbsp; cri de l&rsquo;un et de l&rsquo;autre \u2014 les deux \u00e9taient de m\u00eame nature \u2014 avait d\u00e9j\u00e0 empreint la couleur de leurs r\u00eaves.<br \/>Bient\u00f4t la nuit fut totale.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p><br \/>Ils s&rsquo;assoupirent \u00e0 tour de r\u00f4le \u2014 enfin, si on peut dire. Ils sombraient plut\u00f4t, assassin\u00e9s de fatigue,&nbsp; puis revenaient \u00e0 eux brusquement, se souvenaient de tout ce qui \u00e9tait arriv\u00e9. Alors ils n&rsquo;avaient plus gu\u00e8re que la chaleur et la respiration des autres, accroupis l\u00e0 tout contre, entre terre et ciel, pour se reconna\u00eetre vivant. Ils \u00e9taient proches \u00e0 la fois du commencement et de la fin des choses, entre l&rsquo;avant et l&rsquo;apr\u00e8s. Suspendus.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re lueur du jour fut longue \u00e0 venir. Un peu comme s&rsquo;ils avaient souffert d&rsquo;une intense douleur physique que seule la lumi\u00e8re pouvait soulager, ou encore les bruits li\u00e9s aux gestes simples du quotidien. Le froid avait bloqu\u00e9 leurs articulations et, ne pouvant ex\u00e9cuter que de courts mouvements pour se r\u00e9chauffer \u00e0 cause de l&rsquo;exig\u00fcit\u00e9 du surplomb, ils se demandaient comment ils allaient r\u00e9cup\u00e9rer suffisamment de souplesse pour reprendre l&rsquo;ascension. Intuitivement chacun semblait comprendre que la souplesse du corps allait de pair avec le d\u00e9sir de poursuivre mais, ce matin-l\u00e0, la fatigue \u00e9treignait leurs membres comme jamais ils ne l&rsquo;avaient \u00e9prouv\u00e9 au cours de leur vie d&rsquo;homme. Une sorte de peur \u2013 la m\u00eame qui s&rsquo;\u00e9tait annonc\u00e9e quand P\u00e4l s&rsquo;\u00e9tait fracass\u00e9 le premier dans l&rsquo;ab\u00eeme \u2013, \u00e9trange et glaciale pareille \u00e0 une sueur, commen\u00e7ait \u00e0 couler dans leurs yeux. Et ils n&rsquo;osaient pas se regarder les uns les autres pour ne pas entamer le restant de courage.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis le soleil se leva dans la splendeur.<br \/>Ne plus penser \u00e0 rien. Se lancer \u00e0 l&rsquo;assaut du rocher, continuer.<\/p>\n\n\n\n<p>Riks ouvrit ses paumes et r\u00e9clama de serrer celles de ses compagnons qui r\u00e9pondirent \u00e0 son geste. Leurs doigts se soud\u00e8rent deux ou trois secondes comme un n\u0153ud d&rsquo;arbre. Possible qu&rsquo;ils ferm\u00e8rent les yeux et qu&rsquo;ils murmur\u00e8rent une courte pri\u00e8re. Enfin, Riks se redressa, noua la corde autour de sa taille, se lan\u00e7a en m\u00eame temps que son ombre. Mermel suivit le mouvement. Quant \u00e0 Clod, il avait le visage ferm\u00e9 contrairement \u00e0 son habitude. Ses doigts \u00e9corch\u00e9s par les tressages de chanvre s&rsquo;\u00e9taient fissur\u00e9s et \u00e7a lui faisait un mal de chien. Il n&rsquo;en toucha pas mot, serra les dents tout en fixant le haut de la paroi \u00e9clair\u00e9e par l&rsquo;astre \u00e9blouissant. On pouvait voir d&rsquo;innombrables paillettes de mica blanc qui br\u00fblaient dans la roche, comme autant d&rsquo;expressions du feu int\u00e9rieur de la terre.<\/p>\n\n\n\n<p><i>(\u00e0 suivre)<\/i><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><i>I<\/i><em>llustration : Brume du matin (Morgennebel im Gebirg) de Caspar David Friedrich, 1808<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ils n&rsquo;\u00e9taient plus que trois d\u00e9sormais.Comme ils avaient largement progress\u00e9 en altitude, leur souffle se faisait plus court et leurs muscles avaient tendance \u00e0 se t\u00e9taniser \u00e0 cause de l&rsquo;effort continu qu&rsquo;ils produisaient pour se hisser. Leur mental, s\u00e9rieusement entam\u00e9 par la disparition de P\u00e4l et de Ernst, \u00e9tait chauff\u00e9 \u00e0 blanc. 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