elle regarde loin

Marie de M.

Elle regarde loin,  absorbe l’horizon.

Absorbe la lumière, les astres et la matière noire comme si elle possédait la connaissance de ce qui arrive en arrière du rideau. Un jour. On ne sait pas.

Les images se reflètent en arrière de son cerveau et se succèdent à une vitesse foudroyante comme si elle avait vécu longtemps et que les événements étaient encore vivaces. Le cerveau devient pareil à un meuble qui contient les odeurs et les visages et les silences échangés comme autant de paroles, une espèce de silence nourri de la vie — toute la vie héritée, quotidienne et intime —, la vie déroulée dans les chambres.

On comprend l’intensité de ce silence par le fond à la fois ombreux et scintillant de ses prunelles, plus éloquent qu’un discours, qu’une longue conversation.

On caresse sa joue à la peau si fine.

On veut tenter de rester réveillé devant ce morceau de miroir à nous-mêmes avant que la pluie ne se mette à tomber.

 

Autour du dessin d’encres de Sylvie Seigneuret  – ©Françoise Renaud
texte écrit dans le cadre de notre expo commune sur le Chemin des Z’Arts, été 2016, à Saint Laurent le Minier

 

rigoles de gravier

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Nous hurlons de honte et de colère.
Nous hurlons dans notre solitude.
Nous hurlons depuis cinq cent cinquante-six jours, moment où la lave du torrent a fondu sur le village et sur nos têtes. Encore aujourd’hui ruines et désolation dans les rues. On devine quelle guerre c’était hier – même les étrangers le voient –, mais rien ne semble avancer.
Hier, c’était il y a longtemps, cinq cent cinquante-six jours – je vous jure que je les ai comptés un par un. Pourtant nous ne manquons pas de courage mais nous hurlons de désenchantement à cause des pertes accumulées – ô destin trop injuste –, photos, courriers, livres, objets, meubles, vêtements, voitures, possessions matérielles cependant dérisoires comparées au deuil d’une famille, l’un d’entre nous qui avait nom, enfants et maison, emporté par l’onde boueuse et folle et chargée de toutes les choses de la montagne et de tous les orages du ciel, le Naduel devenu ce soir-là Amazone capable de tordre des poutres métalliques de quatre mètres de long et larges comme une cuisse d’homme, d’arracher aux versants des arbres aux griffes profondes, parts séculaires du paysage. Nous hurlons de marcher dans les rigoles de gravier chaque jour, de longer les murs détruits rehaussés de rambardes en attendant mieux, de longer le stade de foot. Continue reading →