tout un été d’écriture #17 | notion d’obstacle

[attendre de savoir ce qui va revenir de l’arrière, ce qui va remonter de la mémoire qui brûle d’instants graves — obstacles, fissures, échardes, incidents, anicroches qui ont enrayé le mécanisme du présent — avec la curiosité qui pousse à explorer cette masse effrayante de temps pareille à l’océan en tourmente]

par exemple elle avait un amant qui s’appelait Josh, jeune et trop amoureux, il aimait le rock, Pati Smith, Brian Eno, les batteurs de folie, il achetait des disques presque tous les jours et il fumait des Marlboro, il étudiait dans la même branche qu’elle et il ne la quittait pas d’une semelle, venait dormir au numéro 9 toutes les nuits si bien qu’elle lui avait prêté un trousseau de clés, mais au bout d’un moment elle a commencé à étouffer vraiment et elle a ébauché un pas de côté, elle l’a renvoyé dans sa piaule en lui réclamant les clés du numéro 9, il n’a pas supporté, c’était affreux pour lui, sa bouche se tordait de douleur, il a commencé à sillonner la ville pour savoir où elle sortait le soir, avec quels amis, à quel concert elle assistait, il était comme fou, il roulait sur les boulevards à la même vitesse que sur une autoroute, toute la ville était devenue un labyrinthe complexe où elle se cachait et où il courait pour la rattraper, et Josh prenait des substances illicites, tout son corps était rouge et rempli de colère mais elle demeurait intraitable, ne voulait plus de lui, il lui arrivait de rester dans la ruelle à épier sa fenêtre jusqu’à cette nuit terrible où elle s’était réveillée et l’avait découvert debout à côté du lit, il l’insultait, il avait un tesson de bouteille dans la main, il était ivre et noir, il voulait savoir avec qui elle couchait, il était ivre, hors de lui-même (il avait dû faire un double des clés pour rentrer comme ça ou alors s’était introduit par les toits et les courettes), il avait tant de violence en lui qu’il l’avait agressée avec le verre (elle avait failli perdre un œil), une fois rentré à sa piaule il s’était ouvert les veines, une crise de délire avaient dit les médecins qui l’avaient convoquée pour en savoir davantage sur le garçon et mieux le soigner, lui conseillant de ne plus jamais lui ouvrir la porte du numéro 9 (ce qu’elle avait fait), l’été suivant il était parti à Katmandou pour montrer qu’il pouvait se débrouiller sans elle, il lui avait envoyé un aérogramme où il racontait la ville singulière aux mille stupas, disait qu’il se sentait seul dans l’auberge de Freak Street, et lui avait rapporté un bracelet en argent (elle l’a toujours, il y a juste la goupille qui ne tient plus très bien), ensuite plus rien

par exemple ce chat qui s’appelait Loup et qui logeait dans un appartement voisin, il était très beau, pelage angora blanc avec des rayures grises, ventre absolument blanc et doux, il venait sur sa terrasse l’après-midi s’étendre, il aimait l’ombre changeante de la treille et le mouvement des insectes mais il demeurait craintif à son égard quand bien même il connaissait bien son pas et ses gestes, du coup elle n’essayait pas trop de l’approcher parce qu’elle voyait qu’il avait tendance à s’effrayer sitôt que quelque chose bougeait rapidement à son voisinage, Loup connaissait par cœur l’enchevêtrement des toits du quartier, les pans inclinés, les antennes, les gouttières, les morceaux de jardin, les recoins de muret, les escaliers, il faisait partie de cette ville qu’il avait amadouée à sa manière, tout de même elle voyait bien qu’il ne ressemblait pas tout à fait aux autres chats, il avait du mal à s’abandonner, à fermer les paupières, sûrement qu’il s’était habitué aux rumeurs de son appartement puisqu’il venait souvent jusqu’au seuil et quand il disparaissait de plusieurs jours il lui manquait jusqu’au moment où il avait vraiment disparu, elle avait dû attendre de croiser son maître, un type rustique qui empruntait une passerelle entre deux escaliers à portée de voix de sa terrasse pour rentrer chez lui, qui lui avait expliqué que Loup s’était fait happé par une voiture parce qu’il était sourd, un chat magnifique qu’elle n’a jamais oublié

par exemple cet accident arrivé dans le gymnase au bout de la rue de la Garenne par une journée d’hiver : entraînement avec l’équipe de filles de volleyball, retombée de smatch, ligaments de cheville rompus (souvenir de l’eau glaciale qui coulait sur son pied gonflé dans le lavabo du vestiaire, bientôt violet, impuissant à bouger), une intervention avait été décidée pour le lendemain, en attendant nuit avec antiinflammatoires au numéro 9, on viendrait la chercher à 8 heures, oui mais il avait neigé une grande partie de la nuit (ce qui est très rare dans cette ville), un fait exprès pour compliquer sa position, si bien qu’il avait fallu sculpter les marches de l’escalier enseveli, une par une, ménager des niches suffisamment confortables pour y poser son pied valide, et elle avait sauté en se tenant ferme à la rampe avec la peur de se ramasser, drôle de périple, douleur froid neige petits jardins blancs

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) / #17 : jusqu’ici, le narrateur n’a jamais interagi avec le réel dont il fait récit : et si on retrouvait trois épines, fissures, cassures, événements hors de sa volonté propre, trois fois où ce réel a littéralement fait obstacle au narrateur ? –- une autre manière alors d’enter en rapport avec le fragment de ville à la source du récit

Photographie Françoise Renaud, 2018

tout un été d’écriture #15 | le je qui tu

tu m’as demandé une cigarette, c’est bien ça ? pour partager moi et ma copine, c’est ce que tu as dit… comme s’il ne suffisait pas d’une seule à se ruiner la santé… comme si c’était un argument suffisant pour que je cède — au cas où j’en aurais sur moi, des cigarettes –, parce que tu en as trop envie, tu as dit ? tu ne peux pas attendre, tu flippes trop, et puis tu as ajouté que vous attendiez quelqu’un et ça risquait de ne pas très bien se passer, aussi fumer une cigarette ça vous détendrait et ça permettrait d’attendre tranquillement, tout ça tout ça, et ce serait tellement gentil de ma part, oui j’ai bien compris… mais tu as l’air si jeune… je me demande où tu te niches dans cette apparence de poupée japonaise, je me demande ce que tu manges pour avoir des poignets et des jambes si maigres, surtout lestées de drôles de chaussures (à semelles compensées d’au moins dix centimètres), le moindre billet qui te passes dans les doigts, tu le dépenses en futilités — collier, fard, fringue –, un rien te va, un bout de jupe, un string, tu penses bien, pas de ventre, pas de seins, toute la chair réduite au maximum pour rentrer dans les habits… mais dis donc, tu pourrais être ma fille vu ton âge, Continue reading →

tout un été d’écriture #13 & #14 | en attente ; silhouettes

deux épisodes du cycle 2 :  FLOTTEMENTS, RENVERSES

en attente

Attendre dans les jardins du haut de la ville, ne rien faire, s’assoir, regarder la ville répandue autour. Peut-être qu’on n’a jamais pris le temps de le faire avant. Peut-être qu’on n’a jamais remarqué qu’il était possible d’observer tous les points de l’horizon depuis ces remparts construits par l’un ou l’autre de ces monarques qui ne rêvaient que de grandeur. (La solitude permet de voir, de sentir les choses du dehors qui pèsent peu à peu et rentrent dans les yeux.) Voir l’humanité qui marche, se promène, traverse le parc, voir les oiseaux qui logent dans les parages, les vents qui passent, voir tout autour. Un couple vient de s’assoir sur le banc à côté, ils se tiennent la main. Lui courbe le cou et s’approche d’elle comme un oiseau. On voit qu’elle n’a rien contre mais elle est timide, son premier amour. Ou alors elle n’est pas sûre de son attachement. Ils restent un bon moment puis se lèvent, se dirigent vers le grand portail aux dorures récemment rénovées. Les quitter des yeux, les abandonner une fois sortis du cadre. À partir de ce point, tout ce qui arrive est imprévu, se dessine juste à cause de la lumière ou de l’ombre, à cause du hasard des marches qui se croisent ou non, rapides ou non, des trajectoires qui se rejoignent puis s’écartent. S’approcher du point de vue tout en haut, sorte de Trianon entouré de grilles métalliques. De là voir l’aqueduc qui tranche plein ouest à travers les faubourgs, construction de grande ampleur — l’un des points de repère de la ville. Des touristes viennent jusque-là pour se prendre en photo. Se retirer alors, laisser la place, conduire ses pas vers les grands magnolias, remonter par une enfilade d’escaliers rongés pour longer à nouveau l’épaisse muraille côté nord, voir la ville qui s’étend de ce côté au-delà des flèches de la cathédrale, blocs d’immeubles mêlés de verdure. Tout dépend de la saison. La tramontane peut souffler très fort l’hiver en cet endroit — intenable. En été on pourrait s’attendre à rencontrer du monde puisqu’il y fait plus frais — par conséquent on y respire mieux –, eh bien non. Ce doit être à cause de la lumière justement, moins solide. Ressentir la solitude, le manque des autres, rejoindre alors les bancs sous les sycomores autour de la statue du monarque à cheval, là où on peut s’attarder même sans parler, même seul sans avoir l’air idiot. Revenir le lendemain, ou le samedi suivant. Observer le bal des martinets frôlant le grand bassin avant le coucher du soleil les soirs d’été. Un exercice de haute voltige pour récupérer leurs quelques gorgées d’eau nécessaires. Vers le sud — lumière toujours plus intense qu’au nord — apercevoir la mer, liseré bleu sous le ciel fort. Sentir combien la ville n’est pas loin de la mer, le mesurer. Les gens d’ici s’y rendent pour se dorer la peau et se baigner quand il fait chaud quelle que soit la classe sociale — la présence de la mer à une quinzaine de kilomètres compte pour les habitants de la ville. Mais il faut traverser des quartiers brûlants, immeubles sans caractère en enfilade. Il y a foule sur les périphériques, au touche-touche en pleine canicule, ça brûle dans les voitures, et puis jamais de place pour se garer sur le front de mer sinon tôt le matin. Mieux vaut regarder le liseré bleu depuis les jardins, se le dire à l’intérieur de soi, se dire qu’on est bien dans ce parc avec la ville répandue autour, d’autant qu’on peut y venir autant qu’on veut puisqu’on n’habite pas loin finalement. Observer l’évolution des feuillages, la circulation des nuages, la dégradation progressive des pierres là où les chaussures frottent, la poussée des bourgeons, la chute des feuilles, la poussière soulevée par rafales, l’avancement des travaux de réfection des statues. Se dire qu’un espace aussi dégagé est exceptionnel : terre mer ciel. Avoir le sentiment de rêver à demeurer ainsi au-dessus des zones construites. Souvent des gosses font du vélo, jouent à celui qui va le plus vite. Ils rient. Ne pas parler, regarder, attendre, surveiller les enfants du coin de l’œil au cas où l’un d’eux se ferait mal, suivre la trajectoire du soleil, changer de place en fonction de l’heure, se remémorer le chemin du retour, énumérer les noms des rues à emprunter. Beaucoup passent par le parc, plus pratique pour gagner les quartiers de l’aqueduc depuis le centre ou inversement – un itinéraire pas forcément indiqué sur les cartes, sorte de flux continu entre ceux qui passent, ceux qui attendent quelqu’un, ceux qui lisent, ceux qui ne font rien et regardent autour la ville répandue.

 

silhouettes

Circulations incessantes. Et pas la première fois qu’il passe par là, toujours pressé, toujours affairé. Étrangement habillé et coiffé, maniéré. Il suit une ligne droite entre le bassin et le portail principal, ne déroge pas d’un centimètre. Il est comme ça. Il va au marché, chez quelqu’un, au bureau, à la Poste comme s’il défilait sur un plateau de mode. En tout cas il sait où il va. Ce n’est pas comme celui-là en blouson de cuir qui traîne avec son gros chien qui n’a qu’une envie, courir courir. Il le retient d’une courte laisse, lui parle durement – on n’aime pas trop voir ça. Pour un peu il serait prêt à le lancer, son animal féroce, après cette fille juchée sur des talons, maquillée, l’air complètement ailleurs (elle ressemble à un personnage de manga). Petit sac rose en tissu porté près du corps comme un vêtement. Le même que celui de sa copine — nettement plus petite et moins belle. Les deux filles s’écartent du chien, s’arrêtent près de la statue et sortent leurs téléphones pour se donner un genre. Un vieil homme à chapeau a fait escale sous un arbre, il les regarde en hochant la tête. À ses pieds un cabas avec du pain qui dépasse, un journal. Drôle de monde quand même. Qu’est-ce qu’il attend lui maintenant de sa journée, de sa vie ? Il ne veut pas y penser, se frotte le front, regarde le sable sous le banc, avise un papier de bonbon qu’il ramasse. Un américain en short, une carte dépliée à la main, vient lui demander sa route, mais il ne comprend pas sa langue. Désolé. Finalement nombreux au mètre carré aux heures de grande lumière.

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Les propositions d’écriture (en 20 minutes) / #13  : un point précis de la ville, et laisser faire le temps, ce point livré à son ordinaire… / & #14 : et dans le lieu défini au 1er cycle, faire exister 5 silhouettes juste ébauchées, faire en sorte que la brièveté d’évocation les rende le plus concrètes possible

Illustration : carte de l’état-major (1820-1866) – site Remonter le temps

tout un été d’écriture #12 | intérieurs extérieurs

atelier d’été de François Bon « CONSTRUIRE UNE VILLE AVEC DES MOTS » : cycle 2 FLOTTEMENTS, RENVERSES

Pour remonter vers le haut de la ville, le plus commode est d’emprunter la rue principale – celle qui relie la grande place et les jardins à la française qui couronnent la bordure ouest –, devenue piétonne dans les années 90. On peut choisir de bifurquer vers des ruelles adjacentes pour marcher au frais, sentir l’odeur de pierre calcaire qui se désagrège, entendre les rumeurs provenant des appartements au-dessus avec fenêtre ouverte, se perdre si on aime. On finit toujours par retomber un peu plus haut sur l’artère centrale (qui autrefois s’appelait rue Cardinal). Et puis là, tout de suite, les halles à l’architecture métallique avec portes automatiques. À l’époque il fallait pousser. Maintenant il suffit de s’approcher et ça s’ouvre sur les travées : poisson, huîtres, crevettes, fruits et légumes, olives, fruits secs, pain chaud, volaille de qualité, fromage. Odeurs toutes en vrac mêlées aux chairs humaines dans cette circulation matinale où le monde se préoccupe du manger pour le midi ou le soir. Certains étals très soignés, de luxe, à chaque fruit son cocon. D’autres où on peut se servir sans demander. En hiver il y fait chaud, on peut enlever ses gants. Avant ces halles étaient un grand marché aux fleurs : il ne reste plus qu’une ou deux femmes qui composent de magnifiques bouquets emballés dans du papier Kraft. Mais on peut traverser sans rien acheter, juste pour regarder et accéder de l’autre côté. Juste un passage, un raccourci. On fait un signe à la boulangère, croise quelques visages connus, tourne la tête vers les mareyeurs toujours bruyants en tablier jaune. Deux fois sur trois, elle traverse à la dernière allée, celle des fleurs.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) : choisir, quelque part dans la ville, une de ces petites bulles d’intérieur qui sont aussi des espaces publics, et la faire exister telle quelle, comme nous la vivons tous…

Photographie : Françoise Renaud, juin 2018

tout un été d’écriture #11 | lieu non lieu

atelier d’été de François Bon « CONSTRUIRE UNE VILLE AVEC DES MOTS » : après un cycle d’ouverture  » UN RETOUR », débute ici le cycle 2 intitulé FLOTTEMENTS, RENVERSES

Tout près, dans une rue du vieux centre, une vitrine pas bien large, pas bien alléchante vue comme ça. Rien que pour les connaisseurs, les amateurs de papier, les collectionneurs, les fauchés qui aiment trop les livres, les amoureux des formats poche, les feuilleteurs de revues, les amateurs de livres d’art trop lourds trop chers à consulter sur place. Vitrine discrète d’environ cinq mètres de large, pas plus. En enseigne un nom propre : sûrement le nom du premier propriétaire décédé, remplacé par son fils, voire son petit-fils, ou alors lieu cédé à un passionné du même genre. Pas d’horaires d’ouverture. On passe devant. Si le rideau est levé, on entre. La porte à se faufiler.
Au milieu du fatras un homme au teint pâle, cheveux frisés, habits classiques. Accoudé à une table il est plongé dans un livre ou manipule des dossiers. Silence, pas de musique, rien que craquements d’étagères franchement trop chargées. Couche de poussière conséquente – impossible à éradiquer. Et puis toujours quelques clients habitués qui fouinent sans faire de bruit.
On ne les remarque pas tout de suite. On tourne autour des piles d’ouvrages en équilibre, on a peur que tout s’effondre et on serre ses coudes au plus près du corps. On s’excuse si jamais on doit se croiser au milieu d’un même rayon. On lit les étiquettes au-dessus des étagères : histoire régionale, peinture, romans policiers. Quand on a quelque chose de précis à demander, un titre, un auteur, on dérange l’homme qui lit. On ose à peine, on murmure. Selon le sujet il peut se montrer intarissable. Il sait parler de livres mais aussi des peintres d’ici (ceux qui ont marqué l’histoire ou non), des galeries, des collections précieuses. Au fait quand vous trouverez des romans japonais, vous pourrez me les garder ? Oh s’il-vous-plaît ! Regardez là, juste en bas, oui là. Oreiller d’herbes. Prenez-le, je vous fais un tout petit prix. On est tellement contents d’avoir trouvé un trésor.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) : choisir, quelque part dans la ville, une de ces petites bulles d’intérieur qui sont aussi des espaces publics, et la faire exister telle quelle, comme nous la vivons tous…

Photographie : Françoise Renaud, juin 2018

tout un été d’écriture #10 | compte triple

La ville étrangère – une parmi d’autres — revient au premier plan, solidement attachée à l’appartement, lieu de repli bienheureux après le voyage (plusieurs allers et retours en peu de temps vers l’Orient tant elle était fascinée). Les lieux se superposent et se connectent dans les mémoires : c’est là que la vie se crée, bien réelle, bien ancrée, en même temps que le souvenir. Chaleur, moiteur, grouillement humain, moustiques, bruits toute la nuit, parfums ignorés. Elle cherchait l’important. Elle cherchait, ressentait, pores dilatés. Elle volait les odeurs comme on vole des pommes sur un marché à cause de la faim, une grande faim qui la poussait hors cadre. Les odeurs lui entraient dans le corps par la peau, la bouche, nourritures nouvelles alimentant ses fluides.
Odeurs : épices — clou de girofle en particulier –, fleur de frangipanier, vents salés du détroit de Malacca, voiles repliées des bateaux Bugis, sueurs, ordures, eaux sales, friture (partout ça cuisine, matériel de fortune sur des étals improvisés), carapaces de crevettes en décomposition.
Toucher : sueurs — la sienne et celle des autres –, skaï des banquettes de bus collant aux fesses, coton de son pantalon (elle n’en avait qu’un seul, elle le lavait et le remettait aussitôt), sable blanc des rivages éloignés des villes, paillasse pour dormir, sable encore jusqu’à la mer roulant ses bosses depuis l’Antarctique, sable collé à la peau, lune pleine inondant le paysage.
Bouche : nasi goreng, légumes et piments, sel, cigarette, biscuits secs, amant d’une nuit, morsures, goût de vie et de mort, fumées psychédéliques. Tout ce qu’elle aimait de l’effort à s’émanciper, du risque à pousser certaines portes, de la violence à se perdre – et même pour de bon s’il le fallait.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) : explorer la relation de l’écriture aux autres sens que la vue et l’ouïe : l’olfactif, le toucher, le goût, en 1 texte comme en 3…

Photographie : Françoise Renaud

 

tout un été d’écriture #09 | la bande-son

Retour dans la chambre avec grande fenêtre en prise directe avec la ruelle  (la ville, l’extérieur), reliée tout de suite à la cuisine puis à la terrasse quand la porte est ouverte, un lieu qui domine la terre des jardins confinés entre deux rangées de bâtiments, invisibles (le monde privé, l’intérieur). Le corps abandonné sur le lit revient d’une longue errance à l’étranger. Des agitations de ville tentaculaire persistent dans le cerveau et maintenant s’y ajoutent d’autres sons auxquels elle n’a jamais prêté attention, assourdis, cependant bien réels en arrière-plan et suffisamment précis pour être identifiés. D’abord ceux issus de l’espace urbain — claquements de portière, roulements de voiture, sirènes de police, klaxons, pas pressés dans la rue, pleurs d’enfant, roulement d’un bagage, aboiement de chien –, bruits coutumiers reconnaissables par n’importe qui, s’insérant dans les mailles du récent voyage. Comme une rumeur de fond. Et puis s’intercalent ceux de l’intérieur côté jardins qui glissent jusqu’à la chambre – de la même manière que la lumière –, qui décrivent la fin d’un été, d’une saison particulière où elle a connu des rivages secrets. Des bruits en général plus discrets (le corps détendu devient capable de les saisir, mieux encore dans un demi-sommeil). Crissement de poussière sur les marches de l’escalier (il n’a pas plu depuis longtemps), résonance de la rampe en métal sous la main, guêpes dans la treille, vent léger dans les pampres, chat en train de fureter, moteur d’aspirateur ou bribes de musique rock s’échappant d’un appartement voisin. Par-dessus bientôt, pépiements de passereaux d’espèces diverses qui fusent dans l’air à frôler les murs et la tonnelle, stridulations en continu sur plusieurs secondes, chuchotements indéfinis, musique de chaleur pareille à un bourdonnement lointain. Enfin un bruit sourd et déroutant qui par instants prend le pas sur les autres, fort et cadencé : celui du cœur. Le fluide rouge venu de l’amont se propulse vers l’aval par saccades, vers les zones périphériques de la chair pour les irriguer. Le corps couché s’est endormi au milieu des sons innombrables qui suivent chacun leurs courbes propres, accédant par le rêve à la tension cosmique aux variations inaudibles, une navigation à vue entre deux états, deux saisons, deux amours.

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé (en 20 minutes) : fermer les yeux, et voyager dans tous les sons et bruits, en se laissant flotter temporellement et spatialement, qu’on peut associer au lieu point de départ…

Photographie : Françoise Renaud, juin 2018

 

tout un été d’écriture #08 | il pleut

Il pleut sur la rue de la Garenne et la rue juste avant et la ruelle, lieu initial brusquement lavé lessivé par des flots torrentiels dont elle n’a pas l’habitude, elle née dans l’Ouest où il crachine plutôt, où la pluie fine et pénétrante humecte et rend beaux les cheveux – un autre type d’expérience. Brutalement le ciel s’est fermé. Il fait presque noir à midi et il gronde, des éclairs traversent le paysage, il pleut fort sans discontinuer. Pendant deux jours au moins. L’eau dans les rues jusqu’aux chevilles et même plus haut en certains points de la ville. Elle a eu peur la première fois bien que réfugiée dans l’appartement au premier étage, depuis la fenêtre aux volets verts elle avait regardé la portion de rue noyée, les bananiers luxuriants après la saison chaude abattus déchiquetés. Elle s’était demandé ce qui était en train d’arriver, on lui avait répondu que c’était comme çà la pluie dans le Sud. Quand elle logeait à la cité U elle n’avait pas remarqué que l’automne était si effrayant, et c’est maintenant toute seule qu’elle mesure l’ampleur des orages venus d’Espagne qui affectent la plaine où s’est construite la ville, transforment la terre en bourbier, les rues en rivières. Et cette année en particulier. Très déroutant et inquiétant, plus de deux jours, bientôt trois, elle n’arrête pas de demander : « Mais quand est-ce que ça va s’arrêter ? ». Une accalmie de quelques heures et puis encore une séquence sans doute plus violente, ils ont prévenu aux infos. Les caniveaux sont devenus invisibles, les gouttières ne suffisent plus à écouler le flot du ciel, la terre gorgée d’eau est impuissante. Elle écrit à une amie sur le petit guéridon près de la fenêtre, elle explique qu’elle n’est pas tranquille, que ces jours-là dans ce pays il vaut mieux rester l’abri, attendre que l’épisode soit passé derrière. Certains lui ont raconté qu’hier la mer est très montée haut au Grand Travers, qu’elle a créé de nouvelles brèches dans la ligne des dunes et bousculé les bateaux dans les ports voisins jusqu’à les briser. Dans des moments pareils il y a toujours des gens pour aller marcher le long des jetées et contempler la puissance de la mer, même sous la pluie forte. À son tour elle découvre le chaos de septembre, le fracas des vents de sud, les déferlantes ravageant les zones sauvages et chassant les oiseaux vers les terres. Il pleut sur la rue de la Garenne et les rues adjacentes, sur tout le quartier, toute la ville établie à dix kilomètres de la mer, toute la plaine jusqu’aux étangs, jusqu’au cordon littoral, jusqu’à la grève érodée jusqu’à l’os.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé (en 20 minutes) : et si on prenait le même lieu, mais dans des conditions météos complètement différentes : par exemple, il pleut…

Photographie : Françoise Renaud, juin 2018

 

tout un été d’écriture #07 | là tout près mais…

Finalement elle va y retourner pour de vrai (pour le moment rien que visites virtuelles ou imaginaires), elle vient de le décider, elle en a envie, elle croit que oui, poussée par la curiosité de ce qui pourrait arriver si elle y retournait, en même temps retenue par la peur d’être déçue, désorientée, par la peur de voir tout détruit ou si profondément modifié que le flou envahirait la place pour de bon, de se perdre dans les nouveaux quartiers, la peur aussi du « à quoi bon prendre le risque de remuer les choses qui dorment ? ». Tout de même elle voudrait bien « voir », jauger de ce qui était important pour elle (comme si un lieu était en mesure de le refléter) au cours de cette étrange période après l’adolescence, en rupture familiale ou presque, en tout cas loin des repères du lieu d’enfance. Avec ce genre d’idées en vrac, un vide se creuse dans le ventre à cause du temps perdu – toujours lui, obsédant –, elle voudrait pourtant se souvenir de cette cuisine encombrée (longue table recouverte de Formica à petits motifs vert d’eau et baguette de contour encrassée, fauteuil en cuir brun élimé et divan du même acabit, trois chaises dépareillées, guéridon coincé dans l’angle près de la fenêtre où elle avait installé son premier ordinateur). Ce serait là tout près si elle y allait, derrière ces larges volets à trois panneaux peints en vert d’Uzès, ces volets mêmes qui la protégeaient des lumières violentes de l’été quand elle n’était pas à courir le monde. Ce serait comme une amorce, un appel à ses mémoires perdues. Elle pourrait se rappeler ses petits déjeuners, le bol où elle buvait le thé, ou plutôt le café — elle n’avait pas encore contracté cette maladie qui la dégoûterait à jamais du café. Aimait-elle déjà le Earl Grey avec des pétales de fleurs bleues ? Mangeait-elle quelque chose ? Il lui semble que non — enfin peut-être un ou deux de ces toasts suédois craquants ou un bout de baguette –, détails hors de portée, évanouis (mais s’animeraient-ils à les frôler ?). Elle pense que si elle pouvait entrer dans le lieu, ça lui reviendrait comme par réflexe. Mais il y a comme une ligne frontière qu’elle ne parvient pas à dépasser à l’image de cette maison probablement inaccessible, à moins de cogner à la porte et d’expliquer qu’elle a habité là longtemps, qu’elle aimerait entrer et « voir » mais qu’elle comprendrait qu’ils ne veuillent pas, c’est chez eux maintenant, et puis c’était il y a si longtemps. Et même si elle entrait, elle ne reconnaîtrait rien, espaces et circulations modifiés, jardinets réorganisés en terrasses. Oui mais peut-être qu’elle devinerait, là tout près ces petites écritures au crayon qu’elle avait gravées dans le mur sous la tapisserie décollée désormais recouvertes d’enduit, ou ces griffures dans un endroit bien précis du cadre de la fenêtre. Tenter l’aventure, mobiliser une journée rien pour ça, rien que pour voir que c’est impossible, que ça n’existe plus.

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé (en 20 minutes) : pas besoin que ça ait été détruit, juste qu’on sait que c’est là tout auprès, mais qu’on a totalement perdu le chemin pour y retourner...

Photographie Françoise Renaud, 2014

tout un été d’écriture #06 | noms propres

[trouver ce qui fait sens et la rattache à ce lieu du retour, à ce quartier ancien en bordure nord qui reliait autrefois la ville à la campagne, faubourg justement, autrement dit quartier populaire — émanation du cœur urbain décidant à un moment donné d’ouvrir ses portes vers le dehors, hors enceinte, hors fortifications, donc difficile à protéger des rapines — avec établissements monastiques, mazets, parcelles de vigne, friches en garrigue et oliveraies, parcelles encore visibles dans les années cinquante]
Elle se souvient que la ruelle était accessible en voiture depuis la rue du faubourg Boutonnet : angle droit vers la rue Marie Caizergues (au passage, rien sur cette personnalité qui a donné son nom à un foyer d’enfance et un institut de beauté), tout de suite après autre angle raide peu commode à négocier. C’était là. Plus loin ça embarquait dans la rue de l’Abbé de l’Épée (un certain Charles Michel né en 1712 devenu chanoine, fondateur d’une école pour les sourds) prolongée par la rue de la Garenne … tiens, elle avait gommé ce nom… elle le retrouve sur une carte : il a un parfum de campagne et vibre plus que les autres.
Garenne vient de garir, garder en vieux français. Ou alors dérive du mot gaulois varros qui désignait un pieu, un bâton. D’où lieu entouré de piquets, protégé, chasse gardée, réserve à gibier. Dans le Berry, varenne signifie terre sablonneuse. Garenne, varenne. Toujours la terre, le socle, le plancher, l’espace sauvage plus ou moins sans bornage avec plaines, plateaux, buttes, sources, étangs, fossés, fondrières, bois, taillis, prés à bruyères, en bref réserve naturelle où les bêtes vivaient librement (les seigneurs, très attachés à leurs droits de chasse, accordaient tout juste la capture des lapins par trappes ou collets aux paysans). Eh bien cette ruelle était un peu sa garenne à elle, son deuxième terroir, sa marge de sécurité, son repaire. Elle ne s’était jamais senti de droit sur ce lieu, il y a seulement que les quelques saisons passées à y gîter lui avait appris les fantaisies de Marco son voisin garagiste et l’avaient rendue sensible aux courants caniculaires, aux jeux des martinets et aux odeurs de figuier. Elle s’y était sentie chez elle, en paix et en liberté relatives, percevant la ville en train de pousser de tous côtés et cernée d’autoroutes comme une limite tangible à son désir d’exploration.
En fait les noms ne lui reviennent pas facilement. L’encadreur était italien c’est sûr, mais son nom ? Peut-être bien Luigi.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé (en 20 minutes) : une transition : se saisir des noms propres associés au lieu initial, ce sont les noms de rues, mais aussi de lieux sociaux (écoles, piscine ou espaces culturels), voire de personnes (médecin, instituteurs), et associer une image texte à ces noms propres, se déformant l’un par l’autre...

Illustration :  Plan au 1/4000, orienté à l’ouest, joint à l’étude intitulée «Des enceintes successives de la ville de Montpellier et de ses fortifications» par Albert Vigié, publiée en 1898 dans le bulletin de la Société languedocienne de géographie

 

tout un été d’écriture #05 | B-roll

Mise au point difficile. Une ligne qui court droit, ça c’est clair, sur plusieurs mètres, puis tourne à angle droit, ainsi quatre fois de suite pour en revenir au point de départ, il suffit de suivre. Environ dix centimètres de large, toujours pareil. Blocs visiblement issus du même moule à ciment dressés verticalement côte à côte pour dessiner un rectangle au milieu du jardin et retenir de la terre – jadis terreau propre à la culture des fleurs. Genre de créneaux arrondis en finition comme on faisait à l’époque (beaucoup en ont coulé des semblables pour définir des limites de platebandes à la fin des années cinquante). Éléments légèrement affaissés et disjoints depuis, certains fissurés, texture devenue granuleuse. Lichens en expansion – plusieurs espèces qu’on distingue par la couleur : gris laiteux, jaune orangé, et puis verdâtre –, taches rugueuses souvent accompagnées d’une maigre mousse, comme une lèpre impossible à guérir. La description des lichens a précisé le souvenir, image désormais moins floue. En fait le regard ne fouille pas du côté de la terre trop sèche et ingrate – pourtant il y aurait de quoi avec ce fatras de vieilles tiges issues de bulbes résistants, thym sauge romarin à bout de souffle et repousses d’aubépine –, il ne s’intéresse qu’aux bordures en béton, d’ailleurs entreprend de les suivre une nouvelle fois : un tour complet jusqu’au recoin de l’escalier où niche la tribu de cloportes, bute sur une verticale qu’il n’avait pas remarquée au premier passage, piquet d’un mètre quatre-vingt (en béton aussi) troué en sa partie haute, plus loin un autre (exactement le même), sûrement pour recevoir une corde à linge de la longueur d’un drap (on voit pendre un fragment de corde effilochée). Une construction simple qui n’avait pas dû coûter grand-chose et s’était montrée bien pratique, finalement laissée à l’abandon comme si les occupants ne lavaient plus leur linge, en tout cas ne l’offraient plus aux vents pour le séchage, à moins que ce jardin ne soit définitivement déserté (tout comme l’appartement) en attente de mutations irréversibles.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé (toujours en 20 minutes) : où comment l’art des détails de tout ce qu’on ne remarque pas peut conférer au lieu de départ sa poétique et sa présence...

Photographie : Françoise Renaud, juin 2018

 

tout un été d’écriture #03 | se retourner

Alertée dans son repos – un bruit sans doute, une musique provenant d’une autre maison, un raffut de chats dans la ruelle — ou bien hélée par quelque chose d’important qui serait en train d’arriver quelque part dans le voisinage et qui pourrait la concerner, elle se redresse sur le lit, se lève, s’approche de la fenêtre pour regarder dans l’espace entre les volets, forcément cligne des yeux à cause de la lumière qui cogne — on est en plein après-midi —, avec ça les résonances du dehors, les rumeurs du garage à côté, les gens du quartier qui discutent en revenant du tabac ou de la boulangerie, le flot ininterrompu des voitures sur l’avenue pas loin. D’une seconde à l’autre il lui semble que l’ombre des bâtiments projetée sur le bitume et sur la palissade qui borde le trottoir se modifie, s’obscurcit si bien qu’elle se sent basculer, se retient au rebord de la fenêtre, lentement pivote. Et c’est dans ce vertige, cette rotation soudaine qui surprend le corps et le tord jusqu’aux limites de sa souplesse que le paysage se déplace lui aussi, et ce n’est plus la rue qu’elle voit mais l’arrière des façades brusquement révélé par une lumière splendide juste avant le crépuscule — tiens, ça n’était pourtant pas encore le soir et de ce côté il n’y a pas de fenêtres. La ligne des toits ressemble à une ligne de flottaison, une ligne de partage entre l’eau rouge du ciel et le lit noir de la terre — on n’imaginerait pas qu’autant de personnes vivent dans une zone si petite presque au ras du sol sous l’embrasement solaire. Les verticales se dressent autant qu’elles peuvent, le zinc des gouttières suit des chemins obliques, des passages s’inventent, toujours des escaliers débouchent sur d’étroites courettes pour se hisser à nouveau jusqu’à des greniers aménagés ou non. Cheminées, blocs d’aération, antennes paraboliques, éléments bien visibles contre les nuées embrasées telles des antennes d’une entité biologique vivante. Le foisonnement humain ressemble à celui des cloportes qui se reproduisent après l’hiver dans le bac à gravats sous l’escalier (celui qu’elle emprunte plusieurs fois par jour). Il suffit de soulever une pierre pour les surprendre, surtout la nuit — elle l’a souvent fait — et elle avoue que ça la dégoûte un peu, ces carapaces noires qui grouillent dans la poussière, impossibles à écraser.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé en 20′ d’écriture : et si on regardait ce qu’il y a dans le dos du narrateur ? derrière, ou sur les côtés ? toujours dans l’idée de solidifier le territoire qui peu à peu devient fiction.

Photographie : Françoise Renaud, 2017

tout un été d’écriture #02 | image

Chambre modestement meublée avec lit au sol — sol en lino à chevrons marron et beige comme on faisait avant — et fenêtre aux volets refermés qui donne côté rue. C’est une chambre familière, probablement habitée durant plusieurs années, à la fois pied-à-terre et endroit-repère entre deux voyages. L’image raconte le contraste entre la fraîcheur de la maison et la brûlure du dehors — c’est la fin de l’été dans le Sud—, entre la pénombre et la lumière, lumière violente et mordorée qui se répand depuis la porte ouverte sur la terrasse, donc du côté des vieux jardins installés entre deux rangées de bâtiments (personne ne les soupçonne en regardant les façades), lumière violente et mordorée qui franchit le seuil, glisse sur les dalles mal jointées de la cuisine puis sur le lino à chevrons, atténuée tout de même par la distance entre le lit et la terrasse — une dizaine de mètres tout au plus, peut-être moins, l’appartement n’est pas bien grand — et par instants comme troublée à cause du léger vent qui agite la treille et projette ses découpures sur le mur de la maison. Parfum d’encens, pénombre et lumière, en plein décalage horaire —  une vingtaine d’heures auparavant encore sous le tropique du Capricorne, des semaines à explorer des îles, des volcans, des villes labyrinthiques et puis brusquement le retour — et c’est dans de tels moments que les images frappent davantage et s’inscrivent dans le sillon de la fatigue — le même sillon que celui de l’enfance — et que la résille de lumière qui rampe jusqu’à la chambre, influence les lignes et les cellules du corps couché embarqué dans son rêve.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé : à nouveau cette problématique du retour, quel que soit le lieu qui provoque cette intensité de souvenir ou d’émotion, mais on gomme le narrateur, on ne retient que l’image fixe devant soi, si possible sous forme d’un paragraphe monobloc. Écriture bouclée en 20′.

Photographie : Françoise Renaud, 2017

tout un été d’écriture #01 / numéro 9

Revenir dans ce faubourg pas bien loin de la fac, dans cette rue où elle louait une piaule il y a combien d’années déjà — de quoi donner le vertige —, cette rue désormais en sens unique, comme resserrée, étouffée par les bâtiments poussés à la faveur des derniers jardins. Ici il y avait des palmiers, elle s’en souvient. Aussi un bananier dépenaillé qui reprenait vie chaque été, quelques rosiers grimpants. Là, un atelier d’encadrement tenu par un italien toujours tiré à quatre épingles (il lui avait mis sous verre une affiche de kabuki et un cheval birman brodé, tableaux toujours en sa possession). De l’autre côté le garage de Marco, un travailleur celui-là qui restait le soir jusqu’à pas d’heure. Elle se demande s’il vit encore, ne reconnaît plus rien. Tout transformé, lissé, neuf, moderne. Plus d’âme, plus de fleurs, plus de jardins.

C’était pourtant un quartier préservé de la ville avec une réelle liberté d’aller et venir, de bavarder avec les voisins, de se garer au hasard du trottoir. Pour accéder à son deux-pièces, elle traversait un garage rempli d’un effarant bric-à-brac, contournait un parterre dont elle était seule à prendre soin, attrapait l’escalier qui s’élançait le long d’une treille jusqu’à atteindre quelques mètres carrés de terrasse.

Voilà qu’elle se tient devant la façade.

Oui c’est ça. Numéro 9. Elle fait un effort pour reconnaître les deux grandes fenêtres, à l’époque équipées de volets qui jointaient mal. Crépi refait, porte d’entrée en bois peint devenue métallique avec boîte à lettres intégrée. Plus rien à voir. L’italien a fermé boutique depuis longtemps, le garage de Marco est devenu un immeuble comme ils font maintenant, bien propret avec entrée vitrée dotée d’un digicode. Places de parking bien dessinées au sol. Revenir sur ses pas, quelle drôle d’idée. Sans doute pour voir ce que ça fait au cœur. Pour constater la vitesse à laquelle vont les choses. Pour se souvenir de certaines amours et prendre une sacrée claque. C’est idiot, se mettre dans une posture pareille. Elle n’aurait jamais dû faire le détour. Revenir. Revoir le visage d’un amant ou deux qui honoraient alors son corps jeune. Saisir l’ancien parfum des roses au croisement des ruelles et très vite tourner les talons.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé : Revenir dans un lieu quitté il y a longtemps (très limité le nombre de lieux susceptibles de provoquer cette sensation) impérativement à la 3ème personne .

Photographie : Françoise Renaud, 2017

rite de passage

elle observe les flancs de forêt déchiquetés, les affleurements de roche visibles entre le peu de végétation rogné par l’hiver, brûlé, décomposé, sinon les arbres forts capables de tenir encore du temps et les bosquets épineux coriaces
et pour la première fois elle éprouve le sentiment que la saison froide est pareille à un rite de passage, un rite épuisant qui condamne les corps d’homme à la retraite et à l’enfouissement sous les vêtements, les animaux à courir à perdre haleine à travers les versants pour dénicher des racines maigres ou à se blottir dans des recoins discrets protégés des prédateurs, si possible un peu confortables pour attendre attendre, attendre que les flux s’activent à nouveau dans l’air et sur la terre

et c’est vrai qu’elle rechigne à se soumettre à l’inclinaison du temps comme au mal ou à la douleur, pourtant elle mesure bien ce qu’il faut de patience pour que tout se reconstitue de la matière des fleurs et de la pulpe des fruits, bien plus tard alors qu’on a oublié le pincement du gel et les étendues blanches figées au lever du soleil dans les mois les plus rudes, et elle connaît le bonheur de croquer une cerise bien ventrue ou de mordre dans une pêche de vigne — elle a connu plusieurs cycles complets entre anéantissement et renaissance depuis qu’elle vit en territoire sauvage —, mais elle rechigne quand même, c’est difficile pour elle ce passage austère, ce parcours obligé, cette phase incontournable avec soleil bas et brume flottant au-dessus des ruisseaux, ramures de châtaignier presque mauves dans la subtile palette des montagnes cévenoles

le monde est persévérant et si confiant dans ses affaires, elle le sait, il semble pas mal se débrouiller en dépit de ce qui l’abîme ou le détruit

en cet hiver qui rogne et endort son île, elle espère l’émergence de l’herbe et des premiers pissenlits, mais il n’est pas encore question de cela

au loin elle observe les masses humides portées par d’invisibles ascendances qui remontent de la mer pour abreuver plaine et montagne, courants complexes reliées aux mécanismes des océans et aux circulations des vents — car il faut bien remplir les nappes phréatiques et rasséréner les plantes éprouvées par les canicules répétées —, alors elle pèse combien elle aussi a besoin de repos, rien d’autre à faire en ces mois ternes sinon sentir son point d’ancrage, son point d’équilibre, activer sa respiration la plus douce possible lorsqu’on marche sous la pluie au sein du paysage en train de se reconstituer — finalement irréel qu’il soit saturé d’eau ou enneigé ou gelé —, en train de chuinter grogner murmurer, passage largo d’un mouvement symphonique dont l’ampleur nous échappe, où les âmes de nos disparus se promènent seules au long des rivages immobiles

Photographie Françoise Renaud, 2017 

 

cinéma d’automne

la lumière file de l’autre côté du versant, met le feu un instant… juste un instant, ça ne dure pas et ça peut échapper à celui qui ne regarde pas… bien sûr qu’on ne peut pas être sans arrêt aux aguets et regarder le monde, faire attention à tous les détails, observer la lumière par exemple, cette manière qu’elle a parfois de frapper la terre ou l’arbre, ou sentir la saison qui fait des siennes — même si on ne sait plus très bien ce qu’elle réserve, la saison —, par exemple l’automne qui fait son cinéma d’automne d’autant qu’il n’y a pas eu d’eau cette année quand il aurait fallu et les arbres souffrent, pas seulement les arbres, les arbustes aussi et les herbes, tout grillé brûlé irrémédiablement, rien à faire pour les sortir de là, et il y a des gens qui s’en rendent compte et qui le disent parce qu’ils savent regarder les arbres, ils  les connaissent à force de les fréquenter… des gens du pays qui connaissent chaque parcelle, chaque traversier, chaque once de territoire dans un rayon de plusieurs kilomètres, aussi des gens dont c’est le métier, des savants du végétal, mais ces derniers ont beau être experts, pas plus que les autres ils n’ont les moyens d’intervenir pour changer la réalité présente, c’est une évidence pour tout le monde que les rouages se détraquent — lentement mais sûrement — à force de tirer sur la corde comme si tout allait rester à jamais splendide tout comme au commencement de la création, les animaux aussi le savent , ils descendent plus bas dans les vallées et défoncent les barrières pour aller fouiller plus profond dans les potagers, trouver des racines, betteraves oubliées, espèces tubercules ou fruits tombés bien qu’en voie de pourrissement, de quoi tenir un jour encore… c’est vrai qu’ils annoncent un peu d’eau cette semaine, un peu seulement alors qu’il en faudrait beaucoup, malgré tout j’en perçois les bienfaits comme si elle ruisselait déjà dans les pores du sol, là où il n’y a plus que l’os, le dur, la pierre, la roche-mère

Photographie : Juste avant le crépuscule, Françoise Renaud, 21/11/2017

personnage qui hante la langue

Tu te n’es jamais rendu compte de rien pendant toutes ces années ? Absolument rien ? Non mais tu plaisantes, c’était tout de même flagrant : ce retrait, cette froideur, ce mouvement de la main comme si elle avait voulu repousser une ombre, un fantôme qui lui aurait collé à la peau. Je ne sais pas toi, mais moi j’ai toujours eu du mal avec son comportement bien que je ne la rencontrais pas souvent… à chaque fois il arrivait la même chose, un embarras, une hostilité latente… comme une impossibilité chez elle à se laisser toucher par une simple gentillesse, à laisser voir l’intérieur… En fait ce qui m’a toujours gêné, c’est de ne pas savoir ce qu’elle pensait, qui elle était pour de vrai… Ah tu vois, ça te revient finalement. Toi aussi tu te sentais peu apprécié et tu ne savais pas sur quel pied danser. En quelque sorte tu étais mal à l’aise avec elle, hein, c’est bien ça ?… D’un autre côté, et là je suis entièrement d’accord avec toi, on ne peut pas lui reprocher de ne pas s’être occupée de ses enfants, ça sûrement pas… un garçon et une fille bien comme il faut, qui fermaient bien la bouche en mangeant et s’essuyaient la bouche après… et même qu’elle était capable de leur faire les gros yeux ou de leur taper sur les doigts s’ils dérogeaient à la règle, par exemple quittaient la table sans son autorisation, on se serait cru à une autre époque, non mais franchement… Tu l’as remarqué toi aussi, n’est-ce pas ? Continue reading →

tout Mauvignier en une seule phrase

une seule phrase qui assaille, tourne autour de la déchirure…

au téléphone on lui a dit qu’il fallait faire vite, qu’il y avait eu un accident — ah bon un accident ? — en fait elle n’a pas tout compris (on lui parlait en anglais et il y avait de la friture sur la ligne) sinon qu’il était question de lui, son fils, et qu’il ne fallait pas perdre de temps, sur le coup elle s’est sentie dépouillée et elle s’est mise à trembler, et depuis, ça ne la quitte pas ce tremblement de tout le corps et l’âme à l’envers, cette bousculade de questions coincées dans la gorge et ces mots, ces larmes au fond du ventre à propos du malheur qui se manifeste toujours au plus mauvais moment, qui de toute façon devait s’abattre un jour sur leurs têtes — elle l’avait toujours su — car rien n’avait marché comme il aurait fallu au sein de leur famille, rien, absolument rien, et ça ne datait pas d’hier, ça remontait même à loin, enfin voilà ce qui l’obsède quand elle traverse le hall de l’aéroport, s’efforçant de contrôler la cadence de ses pas, et lui en vérité — le fils — il n’a jamais supporté cet état des choses, à cause de ça qu’il est parti loin dès qu’il en a eu l’occasion, le plus loin possible d’eux, Continue reading →

dans le métro ce matin

Ça roule ça oscille, bras tendus accrochés ferme au bâtiment qui tremble dans l’accélération, mais il essaie de tenir bon même si l’oppression le gagne, sueur perlant sur son front malgré le frais de la saison — plus fraîche que la normale ils ont dit —, pourtant il est en sueur, il a du mal à supporter. Une mauvaise nuit sans doute, relents de fumée de saleté collés à son costume élimé, relents insupportables à mesure du trajet quand on est comme moi projetée le nez dans le tissu. À être tassés, impossible d’échapper.

Entrée en station, ouf la porte claque, il sort ni vu ni connu — ce qu’il croit.

***

Juste en face une fille écrit sur son téléphone sans broncher, ne bouge presque pas — enfin le moins possible, juste les pouces très vite —, elle ne veut pas croiser les yeux de quelqu’un d’autre, elle veut rester avec elle-même dans son téléphone, avec les odeurs de la nuit précédente, les images accumulées conservées dans un petit coffret à ouvrir plus tard quand elle sera seule dans le regret d’une histoire très romantique, imaginée peut-être ou déjà achevée. À un moment donné sa lèvre se tord, je ne suis pas sûre mais j’ai l’impression qu’elle va pleurer.

***

On lui a cédé un strapontin. Elle s’y installe difficilement, quelqu’un l’aide un peu. Puis elle ramène sur elle le pan de sa jupe pas toute jeune, le voyage n’en finit pas, sac posé sur ses genoux qu’elle retient de ses mains ossues toutes ridées tavelées. J’imagine sa difficulté à se déplacer à pied dans la ville et à transporter ses possessions, son dos accablé et sa nuque couverte de petits cheveux blancs repoussés dru sous la ligne de croissance habituelle des cheveux, la douleur dans ses articulations.
Ça va, madame ? Ça va aller, vous êtes sûre ?
Même si elle hoche la tête et murmure Vous êtes gentille, je veille sur elle quand elle descend de la rame.

 

textes créés par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2017, volet 2,  proposé par François Bon : Et si je vous dis personnages ?
Il était proposé d’écrire « trois paragraphes compacts, chacun organisé sur un personnage, une confrontation, une circonstance, un face-à-face. Que la matière même qu’on va faire surgir devienne territoire de l’imaginaire collectif à construire. »

 

onze fois trente-trois

1
Une femme aux cheveux blancs marche dans le hall de l’aéroport à pas menus, un peu perdue. Elle s’apprête à se rendre au bout du monde pour voir sa fille unique. Elle vient d’avoir 88 ans.

2
Il ne dit rien quand elle revient de l’hôpital. Pourtant il est mort de peur, peur qu’elle ait encore une faiblesse et qu’elle y passe. Le souvenir de leur première rencontre lui revient, pareil à une obsession.

3
L’homme au visage d’enfant conduit une jeep suffisamment étroite pour emprunter le chemin qui conduit à son champ d’oignons. Un jour elle passe juste à côté et il lui parle. Il lui dit que les pommiers ont besoin d’eau en été.

4
Le père est mort récemment dans cette maison. Les enfants parlent de lui, surtout le fils qui n’a pas réussi à se défaire du joug que son géniteur exerçait sur lui. Le fils fait beaucoup de sport pour oublier, il court il court jusqu’au bout de ses forces.

5
Un jour il lui dit qu’elle ne peut pas savoir combien il l’aime — quelque chose d’impossible à mesurer. Alors se dessinent en arrière-plan les visages de celles qu’il a connues avant, juste pour le plaisir, et il voit combien sa vie a basculé.

6
Née dans un pays du  nord, elle décide à 60 ans d’aller vivre dans le sud. À cause du soleil, enfin c’est ce que les gens pensent. En vérité elle s’est enfuie  — elle a toujours voulu tuer son père qui maltraitait sa mère.

7
L’homme noir a vieilli mais la nature de sa musique n’a pas changé ni le son de son saxophone. Il traverse l’atlantique pour la revoir. Quand elle lui serre les mains, il la regarde dans les yeux et voit ce qu’elle est devenue.

8
Cary a toujours été bel homme et il a multiplié les aventures amoureuses. Sur le divan du psychanalyste il parle de sa mère qui lui a toujours écrit de belles lettres mais était incapable de l’aimer. Il commence à comprendre pourquoi il a gâché une bonne moitié de sa vie.

9
Ses enfants ont quitté la maison pour conduire leur vie ailleurs, une chose qu’elle ne peut pas supporter. Un matin, devant ses élèves, elle perd subitement le contrôle de sa voix et elle s’effondre. Comme un crash d’avion.

10
Refusant de se conformer aux offres de la société, une jeune fille cherche sa voie. Son amour pour le théâtre prend toute la place. Elle vient d’être choisie pour tenir le rôle d’Antigone avec une troupe d’amateurs.

11
Déjà douze ans qu’il souffre d’un cancer. Il est assis au bord de la mer et il raconte à son amie écrivain comment, à travers cette épreuve, son esprit s’est ouvert. Ou plutôt son cœur.

textes créés par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2017 proposé par François Bon : Et si je vous dis personnages ?
La consigne, c’était  : en bref, faire émerger un personnage en trois phrases tout au plus
Illustration : Alfred Kubin (1877-1959)

la douceur des morts

Je rentre d’un voyage en Bretagne, le premier depuis le décès de mon père. Impressions, survivances qui rejoignent d’autres expériences…

Lors de ce dernier voyage, j’ai revu l’escalier
un escalier de rien du tout, quelques marches comme je l’ai récemment décrit, faciles à franchir, franchement pas de quoi tomber — sans doute que le sol s’était subitement dérobé sous mes pieds —
et j’ai revu son visage de cendres
nettement

ce visage des derniers jours avant l’enfouissement sous la terre alors qu’il était couché sur le lit de glace dans la petite pièce sombre prévue pour les visites, avec de quoi s’assoir confortablement mais pas trop, une tablette au chevet pour poser une bougie et une fleur dans un vase, un parfum de santal couvrant l’odeur de dégradation des chairs qui déjà avait commencé et ne ferait que se poursuivre au cours des quelques jours d’attente dans ce bâtiment prévu pour les morts et pour les vivants qui  avaient l’habitude de les côtoyer et ne pouvaient se détacher d’eux aussi vite
donc peu de lumière, l’exacte quantité qu’on s’accorde pour la prière et le recueillement
pourtant bien souvent les gens dérogeaient à la règle et parlaient assez fort, échangeant des nouvelles en dehors de ce qui venait d’arriver et au-delà même du personnage qui les réunissait en ce lieu, des nouvelles du voisinage ou de la famille du côté de ma mère, des souvenirs aussi, pas mal de souvenirs

son visage à lui indifférent désormais à ces affaires et ces rumeurs, apaisé finalement, tendu, grisâtre un peu comme un galet

à  présent je l’aperçois souvent Continue reading →

en ce moment

Au jardin
ça pousse l’air de rien,
partout ça sort,

ces bulbes enfouis en terre à l’automne ont fait émerger des choses fragiles et veloutées. Fraîches. Si fraîches qu’on croit à une illusion d’optique, contours doucement renflés comme de la chair vivante. De même la couleur. Improbable. Accouplement d’une pâleur, d’un rose aurore et d’une teinte plus poudrée qui se serait laissée disperser par la brise, brise qui plonge et redessine sans cesse le fil du ruisseau dans ce paisible et menaçant paysage.
Pourtant ces derniers mois il a gelé neigé venté, terre nue secouée.
Plus rien.
Terre sombre en mottes injectée de cailloux.
Et maintenant que l’air se fait tendre, les sèves s’agitent, des matières naissent. C’est miraculeux, épatant. Les pétales s’ébrouent comme de petits animaux joyeux. Et on ressent cette joie, presque une légère euphorie.
L’aspect éphémère y est sûrement pour quelque chose.

Photographie : Au jardin, Françoise Renaud 2017

 

lieux occupés

Certains lieux comptent plus que d’autres au cours d’une vie d’homme. La maison d’enfance par exemple. Peu importe son aspect ou la nature de son jardin. Avec ou sans cabanon. Borné de grillage ou de haies. C’est là qu’une certaine géographie du paysage a commencé à s’inscrire dans le corps et dans la mémoire.
Une nourriture qui serait venue par le dehors.
Par la nature de l’air.
Par la pierre des murets, les arbres au voisinage, le ciel dans tous ses états par-dessus les toitures. Par les herbes poussées au hasard des recoins dans une once de terreau gorgée de graines en sommeil. Par la nature des lumières diffusées à travers les rideaux. Les coloris, les transparences, les sons provenant de la rue, les vents faufilés par la cheminée en hiver, les orages d’août. Rien ne se serait construit pareillement de nous sans ces éléments nécessaires pour grandir, sans ces gris ces bleus, sans ces palettes de couleurs, ces murmures et fracas qu’on mémorise avec une surprenante précision quand on est haut comme trois pommes, que tout semble crier fort autour de nous et qu’on parcourt indéfiniment le jardin, en courant ou rampant. Jardin pareil à un espace immense, à un alpage. Aussi forcément les odeurs attachées aux saisons, aux activités de la famille et aux périodes de fête.

Ainsi les lieux occupés s’inscrivent dans l’itinéraire personnel. Appartements, maisons. Ils laissent empreinte quels que soient la durée d’occupation, la forme des fenêtres, la tapisserie, la lumière, l’ambiance, les bruits divers. Tels différents tableaux de notre galerie intime.

Extrait du roman de Françoise Renaud ‘ Retrouver le goût des fleurs’, à paraître en 2017
Photographie ©Sylvia Bahri

Vases Communicants, décembre 2016, avec Dominique Hasselmann

Les Vases communicants se déroulent le premier vendredi du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis. Marie-Noëlle Bertrand coordonne les publications et stimule les échanges sur le blog associé le rendez-vous des Vases. Il existe aussi une page Facebook. Aux blogueurs de se rencontrer à leur façon, de définir un thème, d’associer des images ou du son à leur texte, l’idée étant d’aller écrire sur le blog de l’autre.
On peut retrouvez la liste des Vases Communicants du mois de décembre ici.

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J’accueille avec joie et curiosité Dominique Hasselmann. Textes, photos, vidéos, il aime tout. Son blog Métronomiques nous interpelle, nous déroute, nous comble. À découvrir.
Nous avons décidé d’un partage autour d’un échange de photographies. Ville/Campagne. Vallée perdue/Horizon perdu. Vous verrez bien… Une exploration en deux volets. Voici la sienne. Mon texte Vers l’horizon perdu [1/2] est à retrouver sur Métronomiques.

VERS L’HORIZON PERDU [2/2]

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Nous avions trouvé ce village un peu par hasard, en naviguant sur Internet. Il nous avait plu parce qu’il était apparemment abandonné, nous ne serions donc pas soumises à des visites de touristes ou à des voisins grincheux. L’abbaye pouvait être retapée sans problème, une architecte des environs s’y était attelée et nous disposions maintenant d’une grande maison bien à nous, avec une dizaine de chambres et un confort spartiate qui nous plaisait tout à fait : ce lieu de méditation gardait ses hautes voûtes, ses pierres de taille et un parfum mystique aptes à élever nos âmes et nos corps.

Il avait suffi de faire fonctionner le bouche à oreille (plus tard le bouche-à-bouche viendrait) pour que nous nous retrouvions ensemble à une vingtaine de femmes. Cette communauté ressuscitait un peu les espoirs de l’après-68 où, las des expériences politiques plus ou moins avortées (maoïsme, spontanéisme, trotskysme, anarchisme…) nombre de militants partirent « s’établir » loin des usines et rejoindre quelque part, au Larzac ou à Ibiza, l’utopie américaine des hippies et autres amateurs du mythe fondateur « On the road again ».

Pour vivre ici, nous avions installé une mini-boulangerie grâce au four à pain délaissé et nous avions créé dans le vaste jardin un joli potager qui, grâce à un soleil généreux, nous fournissait tomates, haricots, radis, concombres, pommes de terre. Concernant la viande et le poisson – nous n’étions pas toutes végétariennes voire, pour l’une d’entre nous, « végétalienne » – un supermarché ouvrait ses portes à une dizaine de kilomètres et, à tour de rôle, nous prenions la Kangoo pour aller nous ravitailler. Continue reading →

vers l’horizon perdu [1/2]

Ce texte a été écrit dans le cadre des Vases Communicants en liaison avec celui de Dominique Hasselmann qu’on peut retrouver ici.

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il sortait en général avant la tombée de la nuit — sans doute qu’il n’aimait pas le soleil —, il sortait de l’immeuble et se faufilait dans le flot des voitures et des passants en se faisant remarquer le moins possible — sans doute qu’il n’aimait pas se distinguer non plus, raison pour laquelle il portait des vêtements de couleur neutre, pantalon gris, gabardine d’un genre que tout le monde porte en ville et qui n’éveille aucun soupçon, jamais de chapeau ni autre fantaisie

tout de même cette façon singulière qu’il avait de se glisser entre les éléments qui encombraient son parcours : arbres, bancs, lampadaires, poussettes, fourgonnettes, laissait imaginer qu’il était suivi ou même étroitement surveillé ou qu’il pensait l’être, ce mouvement rapide du bras qui rabattait le pan du manteau tout en jetant un regard derrière lui, cette inquiétude perceptible au front, cette accélération du pas, cette réticence à dire parler sourire, même au boulanger qui lui servait quotidiennement sa baguette de campagne, voire un gâteau le samedi soir, rarement deux, ce qui laissait supposer qu’il vivait seul dans cet immeuble d’où il avait surgi comme en retard juste avant la fermeture des boutiques du quartier, certaines demeurant éclairées au-delà des horaires affichés sur la porte, chose qu’il avait bien notée et dont il profitait souvent Continue reading →

depuis qu’il a chuté de l’arbre

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Le rideau est presque tombé sur la scène où vit et a vécu mon père.  Enfin c’est pour bientôt, on ne sait pas quand. Dans quelques jours quelques semaines ou plus. On ne peut pas dire.

Depuis qu’il a chuté de l’arbre il y a trois semaines, abattu dans l’herbe au pied de son échelle, on est aux aguets. On épie la moindre amélioration de son état — pour le moment il n’y en a pas. L’homme est brisé. Il ne se lève plus ou guère. Seulement un court moment pour gagner son fauteuil ou s’assoir à la table, manger la soupe ou le plat de légumes. Ce qu’il peut manger.  Parce qu’il a du mal avec ses dents, les mauvaises, les manquantes. Alors seulement de la soupe, du yaourt, des fruits cuits. Continue reading →