pousser la langue #01 – béton gris raide

Et c’est reparti pour l’atelier d’été 2019 avec François Bon, « Pousser la langue », un sacré challenge décoiffant !

Premier épisode UNE PHRASE, DES SOLS… chaque sol va épuiser sa phrase, une phrase ininterrompue… épuiser la matière, la lumière, l’usure, le tactile, les tâches, les accidents, ce qui est arrivé de nous-mêmes (avec, en appui, un extrait de L’acacia de Claude Simon)

Ce souvenir persistant chez elle d’une dalle en béton dépourvue d’habillage (la maison encore en construction alors qu’elle était haute comme trois pommes et commençait à trottiner pour de bon), dalle ponctuée de minuscules trous et graviers incrustés dans la masse d’où s’étaient élevés progressivement les murs (le père se lamenterait plus tard à propos du peu de matériaux existants à cette époque dans le commerce — pas le choix –, donc couler soi-même ses parpaings avec un copain le soir en rentrant du travail ou bien le dimanche — pas le choix –, brasser le béton à la pelle, s’acharner presque tout seul jusqu’à constituer un abri sûr pour sa famille), peut-être dans l’espace des chambres avait-il choisi de couler une couche plus fine par-dessus la dalle pour gommer une partie des aspérités (décidément trop sensibles sous le pied), en tout cas elle s’était plu à y distinguer ces petits dessins réguliers, genre de chevrons réalisés avec un rouleau métallique à motifs en relief passé juste avant le durcissement pour favoriser l’accroche, chevrons qu’elle s’appliquait à redessiner en  passant le doigt dessus ou rien qu’avec les yeux, de toute façon le béton : gris raide, forcément poussiéreux, sur lequel les gens piétinaient ce jour-là et sur lequel les chaises frottaient quand ils s’asseyaient pour contempler une heure durant le visage et les mains jointes de la petite morte tout en respirant l’odeur du café qui se faisait dans la cuisine, un drôle de jour que celui-là marquant la fin d’une enfance et le début de la douleur, et elle postée sur le seuil de la chambre en train de compter les chevrons empreints dans le sol gris, seule, ignorée des femmes en prière triturant leurs chapelets, seule avec le sol gris pour horizon et le lit poussé au fond contre le mur, peut-être que parfois elle se cachait derrière une porte (au fait y avait-il des portes ?), associant définitivement le sol en béton, le lit blanc, l’odeur du café et de la solitude, ce même sol transformé habillé quelques années plus tard — tout de même bien plus propre, avait dit le père –, carrelage dix sur dix genre granité : rouge et gris pour la cuisine, vert et jaune pâle pour la salle à manger, et puis chambre des enfants en bois de chêne et chambre des parents en linoleum beige remplacé dans le courant des années soixante-dix par de la moquette bleue, revêtement parvenu à bout de course et troqué après l’agonie du père cinquante ans plus tard contre un plancher clair d’un genre qu’on fait maintenant, facile à poser, résonnant légèrement sous le pied, ça durera ce que ça durera, d’ailleurs ça n’a plus tellement d’importance, peu de trafic désormais dans la chambre sinon les pas de la mère et les siens quand elle lui rend visite, les portant aussi non sans plaisir dans l’autre chambre – celle des enfants jadis, donc un peu la sienne – inchangée, plancher en beau chêne foncé, toujours le même – matériau quasi inaltérable pour peu qu’il soit posé bien à l’abri –, mais que deviendra-t-il ? c’est tout comme la maison, détruit sans doute, on ne sait pas.

Photographie : Grey on grey (fragment), Tim Mossholder sur Unsplash