pousser la langue #09 | père et fille

Atelier Tiers Livre POUSSER LA LANGUE, épisode 9 : LES HYPOTHÈSES ANNE-JAMES.
Une proposition inspirée par « L’affaire La Pérouse » d’Anne-James Chaton. La voici : trouver parmi les textes déjà écrits ces dernières semaines le point d’intensité de la recherche qui peut prêter à développement (énigme, enquête, promesses même ténues) / rédiger au moins quatre hypothèses / y revenir comme dans un carnet de notes…

 

Regarde-toi dans le miroir, épie les reflets dans la haute fenêtre de la salle de classe ou bien dans la porte-fenêtre de la cuisine de la maison d’enfance, celle avec le rideau en dentelle blanche, ou scrute cet écran où défilent de vieilles photographies. Allez, lève la tête, regarde-toi à tous les âges.
Toi avec ta sœur un an avant son décès.
Toi au baptême de ton frère.
Toi avec une médaille autour du cou pour avoir eu de bonnes notes à l’école, au mariage d’une cousine dans une robe qu’on t’avait obligée à porter.
Toi avec son sac à dos à l’aéroport de Jakarta, sur un marché des Andes, dans une forêt scandinave. Si reconnaissable à tes cheveux rouges et à ton air déterminé. Comme une double peau sur ton visage. Pas une seule photo avec ton père. On t’a rapporté qu’à sa visite à la maternité, il n’avait pas voulu te regarder. Dans ce détournement des yeux et du corps, déjà contenu le trouble qui s’emparera de toi plus tard, quand tu auras un peu grandi et affirmé ton caractère, quand il n’osera pas t’affronter, te dire tout ce qu’il a de mauvais dans le cœur, tout ce mauvais qui l’a empêché de produire le geste tendre qui aurait pu te sauver. Ce rejet va te poursuivre une bonne part de ta vie, voire ta vie entière. Pourquoi n’a-t-il pas donné ce regard, ce simple clin d’œil au seuil de ta naissance alors que la mer commençait à envahir le port, bientôt déborderait sur le môle à cause du fort coefficient de marée annoncé. C’était à l’équinoxe d’automne.
Plusieurs pistes possibles.

 

Hypothèse 1 : le désintérêt pour les nouveau-nés

Celle qui vient de te pousser hors d’elle, déploie ses sourires. Instinct de mère, folie de mère, lien viscéral construit depuis le début de ta vie dans l’œuf. Ça oui elle te voulait, et en ces premiers instants elle est tout entière tournée vers toi. Mais lui, le père, qui a débarqué au lendemain de ta naissance à la maternité, aurait eu bien d’autres choses en tête : tout ce qu’il lui revenait de faire en l’absence de celle qui tient la maison d’habitude et s’occupe de leur fille aînée, sans compter qu’il avait dû poser un congé pour sa matinée, abandonner le chantier et se déplacer jusqu’à P. – pas exactement la porte à côté –, aussi repasser par la maison pour prendre sa fille qui pleure et s’accroche à  lui. Pour la calmer il lui aurait dit Tu vas voir ta petite sœur, parce que tu as une petite sœur maintenant. Au fond il se demandait comment il allait pouvoir tenir pendant une semaine sans sa femme, et puis s’il avait pu parler sincèrement, il aurait reconnu qu’il n’avait que peu d’intérêt pour les créatures qui sentent encore l’intérieur du corps et ont les os fragiles. Avec ses mains de travailleur il n’aurait pas su soutenir la tête comme il fallait. Le mieux serait de faire vite, de ne pas s’attarder. À peine il tournerait les yeux vers le berceau, déposerait un baiser sur le front de ta mère avant d’attraper la main de ta sœur, gagnerait le port et enfilerait le chemin de côte avec sa petite à la main. Une fois hors des bâtiments, il aurait respiré mieux. Heureusement la petite aurait été sage comme une image.

 Hypothèse 2 : le sentiment d’exclusion

Ne pas oublier que l’homme a eu bien peu d’interaction avec ce qui se passait dans le ventre de sa femme et tout tend à démontrer qu’il n’était pas ravi de cette grossesse. Depuis quelques années il s’appliquait à ne pas lâcher sa semence afin de ne pas engendrer de nouveaux enfants. Peut-être bien qu’il voulait la garder pour lui toute entière, cette femme-là, ne pas avoir à la partager avec une bande de marmots, raison pour laquelle il se serait appliqué au retrait, enfin ce genre de choses. Sa frustration aurait été renforcée par cette nouvelle naissance qui l’aurait éloigné encore davantage de son rêve de fusion avec l’épousée. Il n’aurait donc aucune raison de manifester de la joie ou de l’affection à ton égard.

Hypothèse 3 : le soupçon d’adultère

Ce duvet roux est bien visible sur ton petit crâne translucide et il est raisonnable de penser que ce détail aurait pu engendrer un doute chez ton père déjà affecté par la déception liée à ton sexe –  il espérait un garçon. Lui-même a le poil châtain blond et cranté, et l’accouchée présente un cheveu épais et souple, d’un châtain un peu plus sombre. Une équation impossible à résoudre sinon par l’intervention d’une autre semence. Aurait-t-elle pu le tromper ? Cette pensée aurait pu surgir alors qu’il était seul à la maison avec sa fille aînée qui réclamait sa mère. Une pensée qui l’aurait transpercé. Lui trompé, dupé ? pas supportable. L’émotion aurait pu être si violente qu’elle aurait entraîné son repli et par la suite durci ses mots – après, il ne pourrait plus parler autrement qu’en rugissant. Il n’en aurait parlé à personne, soupçon demeuré à l’état de divagation, de fantasme, qui aurait forcément déformé son rapport au petit être que tu étais et à la famille.

Hypothèse 4 : la malédiction

La mutation du MC1R, gène situé sur le chromosome 16, entraîne cheveux roux et peau diaphane, version récemment corrigée par des chercheurs écossais qui auraient identifié huit gènes responsables de ces caractères. Mais qui le sait à cette époque ? Sûrement pas lui qui n’est allé que jusqu’au certificat d’études. Il y a juste ce bruit qui court dans les campagnes, que le caractère roux peut sauter une ou deux générations – ce qui d’ailleurs est faux. Il n’est que pur produit du hasard et n’a qu’une chance sur quatre pour qu’il s’exprime, même quand les deux parents portent les gênes. Il y a surtout que le roux suscite du mystère, associé depuis l’Antiquité à une anomalie, voire à un mauvais présage, à une malédiction, preuve de commerce avec le diable. Et tout serait ressorti d’un coup comme une sueur. Cette fois encore quelque chose ne collait pas – déjà le cas pour sa première fille qui maintenant a du retard dans son développement. Vraiment pas de chance avec ses enfants. L’histoire s’acharnait sur lui, le trahissait. Il était maudit. Alors comment te regarder ? Et ça l’aurait mis en rogne à jamais.

Hypothèse 5 : l’animosité envers le genre féminin

On pourrait aussi remonter en 1923 dans cette ferme de Basse Bretagne où il était venu au monde. Dans le dénuement. Mère décédée en couches. Puis toute une enfance sans amour à trimer, sa belle-mère  privilégiant sa progéniture à ses dépens. Aurait germé chez lui une sorte de désarroi, une insatisfaction, une misère affective, une soif de possession, de domination, une aspiration à la vengeance, une jalousie envers ceux qui réussissaient mieux que lui, une agressivité latente envers les femmes (surtout si elles ont la peau lunaire et un solide tempérament, si elles osent se rebeller, si elles font la vie, si elles parlent de façon bruyante ou s’habillent de façon voyante), en même temps un désir pour leurs formes attirantes, poitrines et peaux de satin (désir demeuré à l’état de pulsion capable de lui brûler les parois du crâne et lui faire produire des gestes violents incontrôlés), et ce désir inassouvi aurait nourri sa rage, son rugissement, sa brusquerie. Compte tenu de tout ça, engendrer une fille l’aurait forcément désemparé, déçu, agacé. Il se serait mordu les lèvres et se serait détourné dès la première seconde. Ne pas la voir grandir, prendre des formes, devenir belle, désirable. Si injuste pour toi qui étais dans tes langes, sans défense, si petite.

Photographie : Erik Mclean (Unsplash) / Talles Alves (Unplash)

13 Comments

  1. Un texte de l’intime mais que l’Ecrivain peut transmettre en lui donnant une dimension universelle… C’est le secret de l’écriture et la tienne tout particulièrement nous laisse des messages qui marquent notre imaginaire comme les scarifications laissées sur les arbres de nos forêts d’enfance… Ineffaçables.

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    1. En effet, on est au-delà de notre propre histoire, loin de notre petite personne. L’exercice déploie des sortes de tableaux dans lesquels nous apparaissons furtivement, d’autres où nous ne sommes pas encore là, d’autres scènes encore qui ont probablement existé. Tout cela inextricablement mêlé.
      Limites du réel et de l’imaginaire ?

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  2. Beaucoup de blessures, d’émotion , mais aussi des questions, des incertitudes…. On ne peut pas balayer tout ça… un jour viendra, peut être, où la blessure s’atténuera, deviendra plus douce pour retrouver le chemin du pardon, de la réconciliation.

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  3. Nombreuses hypothèses pour essayer de comprendre le refus d’amour dès le début de la vie. Commencer à grandir dans ces conditions n’est certes pas facile et donne lieu à des révoltes et à une volonté de vivre SA vie malgré tout. Ce texte exprime les regrets et ce manque de reconnaissance toujours ressenti malgré le temps qui passe.
    Retour à l’intérieur de soi pour exprimer la blessure.
    Une très belle façon d’y arriver.

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    1. Hypothèses, une belle proposition de forme émise par François Bon pour démêler, du moins approcher de plus près notre vérité. Et par le jeu des éclairages croisés, apporter un sel étrange aux événements qui se sont en effet déroulés.
      Le Je devient autre chose, le Je se dilue, devient une entité fluide et plus universelle, tout comme les personnages de nos vies…
      Comprendre, grandir, vivre au mieux en tout cas…
      Merci pour tes mots qui accompagnent ma course folle !

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  4. il faut bien du courage pour extirper tant de choses de ces non-dits et de ces non actes, et aussi beaucoup d’empathie pour tenter d’entrer dans le coeur et les pensées de l’ homme si important pour le BB, l’enfant, la femme… si important que son absence, son refus créent un vide abyssal que tes mots, tes hypothèses tentent de franchir… ténue passerelle au dessus de ce vide effrayant
    Respect!

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    1. Oui, il s’agit de cela, de passerelles, d’instrospection fragile pour approcher ce que nous sommes, nous si petits êtres dans l’univers immense, réduits à de brèves trajectoires entre naissance et disparition charnelle.
      Tous ces textes issus de l’atelier d’été « Pousser la langue » sont en train de devenir livre qui pourrait s’appeler ‘Pulsion’ ou ‘vie’ ou…. Je suis dans l’assemblage, ça pourrait sortir bientôt… enfin c’est en travail en tout cas…

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  5. Sûrement l’un des plus subtils exercices d’écriture de cette session d’été  !  Hypothèses mouvantes, basées sur le seul fait de ce regard refusé,  et qui, toutes, mettent à  l’épreuve une sensibilité  tout à la fois à l’écoute et à  distance d’elle-même, exercice oblige. Poids des souvenirs, choc des mots qu’ils  aiguisent… C’est tout ton talent d’auteur, chère  Françoise, inséparable de ta personnalité d’aujourd’hui. Merci pour tous ces beaux textes. 

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  6. C’est beau.
    C’est fort, dans tous les sens du terme.
    La vérité existe-t-elle, sous l’une ou l’autre des hypothèses ? Quelle importance ? Est-ce là la question ?
    L’écriture porte sa propre vérité, qu’elle relève du rêve, du fantasme, de l’impression, du souvenir d’un geste perçu, inaperçu, interprété, dépassé, de la survivance d’une émotion, de la construction affinée, de la métaphore, de l’imagination entremêlée de vécu… une authenticité mouvante, qui s’épanouit et qui ruse, une réalité qui se suffit à elle-même.
    Ton texte est très beau, très fort, très vrai.

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  7. « … les créatures qui sentent encore l’intérieur du corps … » Mon émotion a été intense à la lecture de ce membre de phrase, fort près de laisser sourdre une larme! C’est simple mais tellement évocateur et puissant! Un grand « merci ».

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  8. Oh, Françoise, c’est magnifique. Tellement réussi. Et ce qu’on apprend du gène des cheveux roux que j’adore… Me suis perdue en voulant m’abonner, suis tombée sur ce texte qui m’avait échappé sur un groupe commun et me voilà ici. Grand merci.

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