pousser la langue #07 | instrospection

Atelier Tiers livre  Pousser la langue, épisode 7
Écrire une sorte de biographie à l’image de Peter Handke. Bien prendre confiance dans la force propre liée aux verbes. Garder des cartouches pour ne pas s’ancrer dans enfance et adolescence, mais rejoindre le présent avec la même forme et la  même intensité d’exploration…
Le Tiers livre ici

Suis arrivée sur terre selon les prévisions, maternité dans une rue derrière le port.
Ai ouvert les yeux, crié, gigoté.
Ai rechigné à la lumière comme les autres et connu ma première marée d’équinoxe.
Ai cherché à attraper les doigts, les objets qu’on me tendait. Ai sucé, appris à serrer, déchiqueter, observer avant de saisir. Ai chapardé des sourires. Ai surpris mon image dans le miroir, le soleil tout en haut, la pluie aussi et les expressions sur le visage de ma mère. Les ai répertoriées pour y accorder mes attitudes.
Ai appris à me méfier.
Ai bafouillé des sons des syllabes.
Ai formé des mots des phrases. Appris mon nom, le nom des gens de la famille. Ai désiré pleuré râlé grogné. En gros me suis manifestée.
Ai échappé à la surveillance des adultes une fois dressée sur mes pieds. Me suis aventurée au fond des jardins, dans les arbres de la colonie de vacances plus haut dans le chemin, ai couru les rochers les plus dangereux de la côte.
Ai appris à écrire mon nom. Et plein d’autres noms.
Ai rapidement compris que tout se payait, se gagnait. Ai appris à me contenter, à baisser la tête, à filer doux, à me méfier des hommes. Ai soupesé la douleur de la perte pour avoir vécu dans l’ombre de l’autre.
Ai bien travaillé à l’école, toujours fait ce qu’on me demandait de faire. Ai eu souvent honte d’être pauvre. En sortant de l’enfance, n’ai plus rien supporté. Eu soif de tout. De révolte. De marches au bord de la mer, de voyages dans des pays étrangers où on attrape la fièvre. Eu envie de prendre des risques, de dépasser les limites.
Suis partie loin.

Suis partie pour vivre seule, loin d’eux.

Ai étudié les sciences de la vie. La nature, quoi.
Ai souvent revêtu des habits que j’aimais et mis du noir au bord des yeux, cherchant à comprendre les règles du jeu sans réussir. Voulu aimer, pas su. Eu envie de danser de mourir. Fui les modèles imposés, les contraintes qui régissent les sociétés d’hommes. Vécu dans une grande ville américaine avec un homme noir. Le chagrin le désir. Mesuré l’impossible. À peine évité les pièges pour tomber dans d’autres pièges.
Et puis vu des centaines de films dans des salles obscures tard le soir, lu des centaines de livres d’où s’élevaient des musiques envoûtantes.
Un jour ai oublié que j’étais fille. Ai travaillé mes muscles, mes gestes, mes réflexes. Participé à des compétitions. Eu mal aux tripes juste avant d’y aller.

Ai toujours évité de me reproduire.

Ai visité les plus hauts volcans, les îles éloignées des villes bondées d’Orient. Pris des substances illicites. Passé des jours à écrire des histoires pour rien ou pas grand-chose. Tout ça ne s’arrêterait jamais si on voulait. Ai fait ceci ou cela, aimé, pas aimé, détesté, ressenti de la joie ou de la peine. Vu les premières rides s’incruster de chaque côté de ma bouche. Tout ça ne s’arrêterait qu’une fois le corps effrité brisé accidenté ou si vieux qu’il n’a plus de dents, plus d’allant, complètement au bout du rouleau, déglingué ruiné. Sinon ça continuerait encore, la soif de vertiges, de vocalises, de brumes au bord du fleuve.
Ai tâché de me perdre. Espère un jour me retrouver, pas sûr.

Photographie : Eugenia Maximova (unplash)

8 Comments

  1. Que j’aime…retrouver cette intensité dans les phrases, les mots… un travail au cordeau qui déroule une destinée dans le rythme d’un cœur qui bat… J’en ai perdu le souffle mais que j’aime…
    Jacqueline.

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  2. la chair à vif du couteau du Caravage
    à fouiller l’être sur l’autel du sacrifice
    Artemisia Gentileschi imposant son indispensable présence
    déchirure à combler
    à tout le moins par
    ses deux sublimes Madonna col Bambino
    insondable générosité de l’amour d une Mère
    la chair à vif d’Antonin et de Vincent et de Francis
    hurlant par touches désespérées
    lui Soutine s’acharne sur sa carcasse
    l’indispensable modèle au long du temps d’une vie
    touches implacables façonnant sans concession
    l’évidence de ses autoportraits
    Rembrandt von Rijn
    pourquoi ne pas oser cette obscène fulgurance de J. Lacan
    « le signifiant est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant….
    où le sujet n’est pas mais où il est représenté »
    Je (gentil fanfaron de la langue française) s’absente magiquement
    de la formidable lucidité de ton offrande

    andré

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  3. Merci pour vos regards posés sur le travail
    travail offrande
    travail sans but, seulement d’accompagner le mouvement, le souffle, l’air qui passe sur la peau et enveloppe le corps comme une chanson…

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  4. Magnifique, oui !
    « Ai tâché de me perdre. Espère un jour me retrouver, pas sûr ».
    Moi, je crois que tu te retrouveras, Françoise, quand tu décideras de poser un regard, non plus de défiance (cause des non-dits réciproques) mais de mansuétude, sur tout ce qui a façonné ton enfance et ton adolescence. Au diable, les vains regrets…Mais pardonner, tout chagrin bu, et exprimer sans retenue ton amour à cette maman âgée qui a fait taire les siens pour ne pas vous éprouver davantage…

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  5. Très beau, les textes se déroulent l’un après l’autre, on a hâte de découvrir le suivant.
    Les souvenirs d’enfance sont les plus forts et restent gravés à jamais, se souvenir des belles choses….et essayer de ne plus penser à rien, gouter le présent, et croire en l’avenir
    la vie est belle dit-on…

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  6. quel beau texte ! Magnifique introspection ! ton écriture et ces mots précisément posés par ta plume, me touchent et me bouleversent, moi, ton amie d’enfance ; je te trouve, te retrouve, me permettant d’assembler ainsi, comme un puzzle, tes chemins de vie … que j’ai connus, partagés pour certains, ou entendus, décryptés, au gré de nos retrouvailles et de nos longues discussions – chaque parcours de vie est une succession d’offres, de choix et donc de renoncements … avec son lot de doutes, d’erreurs, de risques, de remords peut-être … mais bien se garder de laisser une place aux regrets ! à la lecture de ce que tu écris, le constat s’impose que tu as eu une vie riche, par tes choix hors des sentiers battus, envers et contre tous ? … et que peut-être, est-ce la solitude de ta bulle qui t’a invitée très tôt à écouter l’appel de ta petite voix intérieure pour OSER vivre selon tes intuitions et tes envies – pour moi, tu ne t’es pas perdue, tu as évité de t’oublier !! la vie, à mon sens, est tout simplement une survie, à nous d’en faire ou d’en prendre une succession de bonheur(s) – petits ou grands – plutôt que d’y laisser tomber un voile de nostalgie(s) ou de tragédie(s) – Hauts les coeurs ! nous sommes tous en apprentissage en ce bas monde, jusqu’à notre dernier souffle – Avec toute mon affection.

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