pousser la langue #03| cinq fois sur le métier

Rechercher un objet dans l’humble et le quotidien. Écrire  autour de lui 5 fois de suite, en se contraignant à ce que ce soit sur 5 jours différents, avant d’arriver à un texte définitif dans la cinquième version, éliminant échafaudages et travail de carnet – mais c’est bien la rupture temporelle, le fait d’avoir retravaillé 5 fois mais sur des journées différentes qui donne sens et tension aux 5 versions.

Une proposition inspirée par l’expérience poétique de Francis Ponge   (le tiers livre ici)

courgette ronde

Exercice d’été que de se poser chaque jour au même endroit du jardin —comme à l’affût —, d’observer la croissance des plantes, feuillages et parties comestibles. Exercice pour le regard et pour le corps impatient. Ça réclame de l’attention et du goût pour la démarche scientifique, aussi de la capacité à s’étonner et se laisser troubler. On mesure en direct l’impact du temps sur la matière. En même temps s’élève au cœur un murmure d’inquiétude. La vie réelle se manifeste à plein. Il faut être calme et précis pour relever les détails (y être sensible forcément), les écrire. L’observation devient chemin entre fécondation et pourrissement.

1
Ballon légume : lourd, caché au ras de l’herbe, accroché à la tige longue.
Peau : verte lisse dure.
Ramasser. Cueillir à point nommé le matin ou le soir.
Chair dedans (on ne la voit pas, on la suppose vert pâle et douce). À entamer au couteau avant de retirer les graines au cœur.
Peau : imprimée en deux nuances de vert, comme rayée. Finement tachetée aussi. Et ça, de la pointe à la queue.
À surveiller de près, cette chose nourrie du ciel et de la lumière.

2
Ça grossit à vue d’œil (je surveille le point chaud depuis plusieurs jours, bien dissimulé sous le feuillage,). Étonnante capacité à enfler, gonfler, pellicule cirée et chair dedans croissant à la même vitesse et dans le même mouvement, comme faisant équipage. Processus irréversible de la naissance et de la maturation — à y penser, s’anime la vibration inquiète dans le cerveau.
Ce légume est en vérité un fruit puisqu’issu de la fécondation d’un ovaire de fleur. D’abord une sphère minuscule, un genre de noyau jaune, un bouton vivant, un petit pois qui émeut avec sa corolle fripée en panache pareille à un vêtement abandonné. Sans parfum. On n’y fait pas attention au début sauf si on guette. Et le pois se met à respirer. À prendre de la couleur à mesure. Il se nourrit du ciel.
J’ai coutume de cultiver des courgettes longues. Pour une fois j’ai choisi un plant de rondes. Fines en goût m’a dit le pépiniériste de la vallée des norias. De bon conseil, l’homme.

3
Plus d’un centimètre par jour gagné en diamètre, l’écart entre les bords d’une faille en zone de subduction pendant un an. Et même davantage certains jours. Quelles sont les forces qui président à cette croissance hors norme ? Le corps observateur, immobile comme chasseur devant le terrier. Flaire l’odeur du jardin, la magie de la chair en expansion.

4
Je m’inquiète : quand la cueillir ? J’en parle à un voisin excellent jardinier. Ne pas tarder, après excès de graines et la chair tourne au farineux. Je la prends en paume, tourne d’un demi-tour, la détache. Bruit froissement au moment où le lien se rompt. Elle est lourde, légèrement aplatie aux pôles — l’un nombril, l’autre cicatrice de fleur. Beau spécimen à cuire, à farcir. Y aller étape par étape.

Précuire 10 minutes dans l’eau bouillante. Découper le chapeau, évider le ventre.
Faire fondre oignon gousse d’ail à l’huile d’olive.
Ajouter la pulpe.
Sel poivre pointe de cumin. Cuire comme il convient.
Mélanger hors feu avec fromage de chèvre, menthe et pignons de pin. Farcir le légume. Enfourner 20 minutes à 180°. Déguster.

5
Quintessence du végétal qui a besoin de terre, d’eau et de soleil pour porter à terme ses parties nourriture alors que le corps immobile — comme devant un terrier — observe le passage de l’été, ses effets sur le jardin, les fins duvets érigés autour du nombril ou de la cicatrice florale, et même ailleurs sur la peau, l’ordonnance des dessins sur la peau, dessins dentelle déjà contenus dans les chromosomes de la plante dotée de feuillage aux vastes découpures.
Flaire les odeurs les brises les battements au cœur.
L’avenir promet.

Photographies : Au jardin, françoise renaud, juillet 2019

4 Comments

  1. Dans mon jardin, des plants de courgettes ovales et rondes… Et je n’avais jamais pensé à leur rendre hommage… Alors demain à l’aurore, j’irai sur la pointe des pieds leur murmurer que mon Amie Françoise leur a donné forme et poésie comme la caresse d’un rayon de soleil sur leur peau marbrée de cucurbitacées…

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  2. Quant à moi qui ai un jardin mais pas de potager (terrain calcaire qui n’accepte que la vegetation de garrigue), je vais considérer d’un oeil nouveau les étals du marché ! Du guet patient à la cueillette délicate, prologue à la cuisson attentionnée, c’est à un régal poétique, photographique et culinaire que tu nous a conviés, chère Françoise, pour ce #4^ …

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    1. Exalter ainsi la chair de l être avec tant de délicatesse
      Cultiver au coeur charnu l éveil de la substance
      Exulter au mystère charnu du vivant
      Frémir à l inquiètude sourde vibrant de l ineffable

      o soleil matriciel
      sève nourricière
      simple fruit de la terre

      la finesse l onctuosité la saveur délicate de ton texte
      UN PUR REGAL

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