marcher en hiver

arbres

Ma vie en ce pays se poursuit, s’invente d’éléments plus ou moins reconnus par mes sens : matières minérales, plantes, écorces, lichens. Bruits aussi. L’hiver endort le monde. Néanmoins ma connaissance du lieu grandit, s’enrichit du moindre détail. Ça s’inscrit en moi à mon insu, ça me pénètre. Je veux dire, le décor, l’odeur de la vallée et la forme des arbres.

L’autre jour, j’ai marché jusqu’au col en compagnie d’un ami sous un soleil timide.

La brume s’était levée, révélant des contreforts mi rocheux mi forestiers, accentuant le roux des fougères — elles ont dû brûler lors de la courte gelée de novembre. Tout était bon pour l’œil, rien à écarter, rien à jeter. Des gris, des verts, des gris vert, des gris rouille inventés par la saison en cours, animaux au repos retranchés dans des abris de pierre. Oui, tout était là dans cet ordre naturel qu’on croit exister depuis toujours. Feuilles tombées entassées puis enrichies de graines, de branchettes, de fragments de lichens et de mousses, de déchets organiques, de cadavres d’insectes, tant d’autres choses. Avec ça, la pluie qui se mêle régulièrement à la fête, indispensable acteur du cycle de la décomposition et de la renaissance. Ainsi la matière se transforme et nourrit le sol où s’accrochent les arbres.
On le sent tout ça, quand on marche — cette histoire sans cesse renouvelée.

À l’endroit du dernier pont arraché, un gué s’était improvisé. Grosses pierres en travers dans le lit, certaines instables. Sans doute des promeneurs qui ne voulaient pas tremper leurs chaussures.
Très humide le coin, impossible de dire le contraire. Forte odeur de champignon, d’eau stagnante, de roche pourrie. Évidemment c’est une vallée, une fissure qui suinte. Ses flancs sont mouillés, au moins jusqu’à mi pente.
On a profité du gué. Je me suis armée d’un bâton au cas où on croiserait des chiens.
Peu à peu on s’est éloignés du lit de la rivière — plus tard je me suis demandée où elle avait bien pu se faufiler. J’ai pris quelques photos. Le vert des mousses piquées de nombrils de Vénus était intense. Pas de vent. Juste cette lumière émanant d’en haut, légère, divine.
Une fois parvenus au col, le cadre a changé. Plus sec, plus décharné cet autre versant. Lentisques et genévriers, un peu comme en garrigue. On avait un joli point de vue sur le village de Saint-Bresson, perché là-bas vers le nord-ouest. Même si on le voyait bien, il avait l’air lointain. On a quand même décidé de continuer jusqu’aux prochains virages. Et puis encore un peu.

Dans ce pays, on est éloignés des villes. Juste de gros bourgs et hameaux dispersés.
Chaque massif forestier ressemble à une île, l’ensemble irrigué de vallées comme celle qu’on venait de suivre. La plupart des massifs n’ont pas de nom, les rivières oui. C’est déjà çà. Bien utile pour se repérer sur les cartes. Mais nous n’en avions pas. On aurait été vite perdus s’il n’y avait pas eu le chemin.
D’ailleurs on l’a repris à l’envers et on est rentrés. Le ciel n’avait presque pas changé, doux, orné d’un léger voile.

Photographie : ©Françoise Renaud, décembre 2015

6 Comments

  1. Quelles sensations visuelles ! On a l’impression de la faire avec toi cette balade dans les Cévennes… Cela m’évoque aussi un besoin de senteurs sylvestres, et peut-être aussi l’envie de fabriquer un pot pourri à partir de tout ce que tu peux récolter de ces belles balades qui nourrissent certainement ta si belle plume. Je viens de découvrir un site pour en fabriquer un :
    http://www.mamanpourlavie.com/loisirs-creatifs/bricolage–projets-et-experiences/12203-fabriquer-un-pot-pourri-de-noel.thtml
    Pommes de pin et reinettes du Vigan font certainement partie de ton panier !

    Excellentes fêtes à toi et tous ceux qui te sont chers (y compris les lecteurs de ce blog), à très bientôt pour de nouvelles aventures amico littéraires en 2016 !

    Sonia

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  2. ce thème de l’arbre et de la nature me ramène avec bonheur autour de deux ouvrages qui se sont inscrits dans ma mémoire et qui transcendent comme tes mots et tes paysages le minéral et le végétal. de Michel Onfray – de Giuseppe Penone. Mais aussi, me voilã avec des fourmis dans les jambes pour parcourir nos chemins enneigés de Maurienne !!! Joyeux Noël et bonne année pour vivre encore ce lien tissé à travers les mots et les idées partagés.

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  3. La photo m’a frappé au coeur, les couleurs surtout, une photo qui fige l’instant éphémère que mère nature offre comme une artiste généreuse à ses enfants pressés d’aller de l’avant comme s’ils ne savaient pas que tout va s’effacer dans peu de temps. Et puis aussi tes mots qui disent tout ça, qui figent eux aussi tes instants, les tiens qui ne sont pas les miens, mais que nous partageons par la photo, les mots. Qu’il en soit ainsi donc. Partageons, partageons… On ne sait pas de quoi demain sera fait et si nos beaux pays et continents continueront à être des trésors de merveilles pour nos cinq sens et l’épanouissement de notre âme. Merci belle amie de nous régaler de ce que tu sais si bien faire : photographier et écrire. Continue veux-tu bien ?

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  4. Marcher, sans autre but que de marcher à la découverte de cette nature généreuse et si belle pour celle ou celui qui sait regarder, respirer, humer la terre, regarder le vol d’un oiseau s’arrêter un instant pour écouter le bruit du vent, de l’eau qui coule dans le ru qui peut devenir torrent. Majesté de l’instant que fige partiellement cette très belle cette photo, sans doute en as-tu fais d’autres toutes aussi belles pour te rappeler ce moment. Tes mots savent si bien dire cette nature que nous autres citadins avons oubliée. Merci Françoise de nous inviter avec très beau texte à la promenade, à la rêverie et à nous aventurer sur des sentiers oubliés.

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  5. Un tableau d’artiste, voilà ce qui est dépeint, non peint car je le vois même sans regarder la photo, si jolie pourtant. La palette accorde les tons à ceux de la nature pour nous les offrir déguisés en mots.
    Oui, il y a les bruits aussi et les odeurs, merci pour cette jolie promenade.

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