à portée de corps

tout cela à portée de corps, de regard
ça coule, ça progresse, ça rebondit, ça abreuve les animaux qui vont sans entraves
on est forcément étourdi par cette course perpétuelle, cette grâce, cette musique parce qu’elle est issue du sédiment primitif, du blanc de la naissance et de la mort, de la brume qui noie les anciennes forêts poussées sur des versants vertigineux en bordure des zones habitées, parce qu’elle se moque de l’histoire, des aventures passées, ne se préoccupe que du présent

malgré l’intensité du spectacle, la fatigue n’a de cesse de nous poursuivre, le désir de plaire étroitement conjugué au besoin de consolation impossible à satisfaire tandis que le temps se déploie, ou plutôt se resserre et s’amaigrisse au point qu’on s’effraie, qu’on tressaute au moindre bruit dans les fourrés

quelques livres sont glissés dans le sac, prêts à nous sauver de la mélancolie, de l’ennui, de la tentation d’abandonner la partie
quelques fruits pour la soif
assis dans l’herbe, on lit et relit le passage où ils se retrouvent et se pressent l’un contre l’autre, on voudrait que ce soit vrai, qu’ils puissent se retrouver comme ça dans la réalité et se serrer et s’embrasser jusqu’à perdre le souffle, jusqu’à mourir, une entente totale pareille au mouvement de l’eau sur les galets et au reflet du ciel dans l’eau, sans précipitation, dans l’intensité d’une chose qui n’arrivera qu’une fois – une seule – et qui parviendra sur l’instant à compenser les manques d’une existence entière et voilera la mémoire jusqu’à en effacer de larges pans,
et puis ils restent allongés l’un près de l’autre, essoufflés, émus, dans un état de fatigue extrême, l’eau autour d’eux et le monde et le rouge des plantes éprouvées par l’hiver qui se ravigotent à ressentir la lumière, ils voudraient garder les sens ouverts comme ça et rouges, longtemps, loin de l’état de souvenir, et ils ont bien conscience que ce qui vient d’arriver sera impossible à reproduire, tout comme chaque instant écoulé quelle que soit sa nature, passé, envolé, aussi ils tentent de ne rien perdre du bruit des bouches, de l’impact, du râle et de l’enchevêtrement des membres – c’est ce qui est raconté dans le livre –, ils savent que la fin est proche, qu’il est déjà trop tard

on referme le livre, on mange une poire et on se lave les mains dans le ruisseau
maintenant on voudrait rentrer à la maison, apaisé, allégé du poids de la vie et de sa propre chair

Texte et photographies : Françoise Renaud, avril 2017

9 Comments

  1. Avant le pouvoir des fleurs ou de l’eau, avant le pouvoir de la nature il y a le pouvoir des livres et des mots qui disent les fleurs, la nature et l’amour…
    Ils sont toujours là, au fond de mon sac prêts à me permettre toutes les évasions… Ils sont là ce soir dans ce texte que je découvre en rentrant ..Ils m’attendaient comme une récompense ou une consolation… Merci à toi. Jacqueline.

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  2. Waouh ! Beau texte et belles photos ! Le moral remonte en lisant et en regardant !
    Belle et douce Françoise, merci….
    Maryse

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  3. Une lecture filet d’eau. Un blanc qui éblouie, un rouge qui se décline en fonction de la douceur du printemps, et de l’amour.
    p.

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  4. des beaux textes qui alimentent la réflexion, l’enrichissent, l’apaisent souvent…
    des couleurs surprenantes qui émerveillent…
    merci Françoise de nous nourrir de tout cela.

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  5. La nature est la plus forte des inspiratrices et ton texte est très beau. L’on peut s’aimer sans craindre une irruption indiscrète et l’on peut admirer ensemble cette nature changeante à chaque saison nous procurant toujours de nouvelles couleurs, formes, nous apaisant aux moments les plus douloureux.
    Tu écris sur elle de manière sensuelle nous évoquant ses couleurs comme un peintre à sa toile. Merci ma chère Françoise. Ton inspiration nous inspire.

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  6. Un bon livre, un passage intense, le bruit de l’eau, la couleur des fleurs, la nature et ses odeurs, un instant magique, inoubliable; un instant qui ne reviendra plus mais qu’on gardera dans son coeur longtemps, tellement bien écrit dans ton texte Françoise qu’on le goûte.

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  7. L’eau du ruisseau qui rebondit, je crois l’entendre, le parfum des fleurs aiguise mes sens, un beau texte sensuel, tout en nuance. L’imaginaire se délie pour notre plus grand bonheur.

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