vers un écrire-film #02 – fleuve noir

Je ne sais pas comment ça se passe, comment ça vient, je pourrais dire que ça prend source dans le corps comme une lumière, une image, une couleur, un mouvement infime dans le tissu du corps silencieux, un mouvement réfugié depuis longtemps dans les cellules (cellules issues de la lignée des bêtes sorties de l’eau un jour d’orage et de violence alors que la terre n’était que jungle et marécages), car les choses existent déjà en dehors de moi, en dehors de nous — mais quelle histoire racontons-nous sans cesse ? n’est-ce pas toujours un peu la même dans les livres ou les films et a-t-elle un intérêt pour quelqu’un ? —, je me souviens quand j’étais bien plus jeune, seule au bord de l’océan qui borde mon pays, je contemplais les vagues fougueuses et je les aimais infiniment parce qu’elles me donnaient à voir quelque chose d’inclassable, et cet amour me guide toujours — sûrement à cause de lui que je le fais et d’ailleurs c’est tout ce que j’avais à cet âge pour me raccrocher au monde et grandir sans poser de problème à personne : la beauté de la mer et quelques phrases à gratter dans un cahier d’école —, de même le visage de ma sœur morte me guide à travers la foule et la multitude de mes peurs de cette façon infiniment belle et particulière qu’ont les vagues — maintenant de ça je suis à peu près sûre —, elle me montre le passage, son gentil visage de condamnée à frôler le mien et le cœur labouré de ma mère et la colère de mon père, alors oui forcément que je le fais à cause de tout ce bazar qui un jour m’a fait basculer sur l’autre versant, changer de route, — je le vois plus clairement à présent —, et chaque jour tout réapprendre en le faisant, trébucher, se relever, se demander à quoi bon continuer, se laisser submerger par la joie ou le doute et reprendre une goulée d’air jusqu’à ce que ça vienne sur le papier un peu comme une vision (paysages, villes, routes, êtres vivants au bord des routes) — mots surgis bons ou inutiles, qui peut le dire  —, simplement il est temps de faire ce que j’ai à faire car je suis au plein de ma vie, alors j’écris un point c’est tout, avec des larmes et en poursuivant les méandres d’un long fleuve noir.

Photographie : Série océan, Marc Dantan


texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’hiver 2018 proposé par François Bon
Vers un écrire-film / #03 : Le « comment j’ai fait » de Marguerite Duras
Il était proposé d’écrire son « bloc noir » en un seul et unique paragraphe, installer ce qui se passe pendant des mois, une vie, toutes ces interrogations, désespoirs, jusqu’à FAIRE…

10 Comments

  1. Et toujours l’enfance qui nous guide vers ce Pourquoi et ce comment notre Destinée sera faite…Pour toi, Françoise une évidence : ECRIRE encore et toujours sur la trame de la vague et enchanter nos vie mais surtout alléger ton corps et ton âme des tensions qui vont s’écouler alors avec les mots sur le Fleuve noir qui brasse et transforme toutes les colères…Mais peut-il les effacer dis moi ? Jacqueline.

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    1. les effacer?, non le cerveau garde tout et pourrait les ressortir, natives, bien plus trad… plutôt les sublimer pour que leur énergie négative se change en énergie positive… l’écriture ou la peinture le peuvent!

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  2. Bonjour Françoise

    Eh oui écrire, s’écrire
    Cri, écriture,
    Corps éprouvé, tourmenté
    En quête de sens
    En quête d’écoute
    De présence humaine

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  3. Oui, beau texte Françoise, j’aime beaucoup ces choses abstraites qui évitent, de justesse, les figurations, ces piquets inébranlables entre lesquels slalomer une vie… Un sentiment que peut-être je peux éclaircir en parlant par exemple de la musique de Rachmaninov, à mes oreilles très narrative mais dans ses détails d’une beauté abstraite inouïe. Voilà ce qui me plait dans ce texte, tous ces détails en pépites qui forment un tout de l’existence, une existence ici bien en mots à la fois dits et tus… à ta manière.

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  4. A quand un « bloc coloré  » et plein de chaleur , et qui chante
    l’amour , la vie , le printemps, les fleurs ? …….
    Oublie le passé, et envoie nous de bonnes ondes , comme
    tu sais si bien le faire !
    Ton beau jardin va renaître , la rivière te susurre des mots
    doux , et le bonheur te tend la main. Christine

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    1. un conte chinois dit que l’on ne peut pas construire le 3ème étage d’où la vue est si belle si l’on ne creuse avant profond pour de bonnes fondations… impossible plus tard de s’en passer, sinon la belle maison s’effondre.

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  5. ton bloc noir… ton cri ! Tu as trouvé, comme toujours les mots forts à coucher sur le papier, marquée dans l’enfance par des images dures heureusement bercée par des vagues. S’il fallait retenir quelques chose de la vie, ne garde que l’image des vagues qui se soulèvent et emportent la tristesse… tout là haut !

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  6. … » en un seul et unique paragraphe, installer ce qui se passe pendant des mois, une vie, toutes ces interrogations, désespoirs, jusqu’à FAIRE ».
    Admirative de ton talent, chère Françoise, à traduire les tragédies de ton enfance en leur donnant tout à la fois force et fluidité dans cet exercice littéraire que tu nourris de tes tourments passés. Exercice qui rejoint, pour l’éclairer plutôt que le noircir, ton émouvante et précieuse evocation « Oh pas bien large « . Et que leur succède maintenant une période bleue » pour notre bonheur de te lire, encore et toujours. Mon affection. Chriselys.

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  7. Image d’aujourd’hui mais aussi celle de l’enfance qui en appelle d’autres douloureuses. Oublier le noir et voir éclore en ton jardin la vie et les couleurs du printemps.

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  8. Un déchirement à l’étale. Tu l’as livré aux étoiles. Des maux soufflés sur une brassée de gerbes liées. Un noir aux teintes éclatantes. Tu as partagé l’écrit comme on partage à présent ta vie. Un Peu. Et ta peine.
    Voilà « comment tu as fait ». Continue !

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