falaise sans fin (2)

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Ils n’étaient plus que trois désormais.
Comme ils avaient largement progressé en altitude, leur souffle se faisait plus court et leurs muscles avaient tendance à se tétaniser à cause de l’effort continu qu’ils produisaient pour se hisser. Leur mental, sérieusement entamé par la disparition de Päl et de Ernst, était chauffé à blanc. Il y avait aussi que le jour passait.
Riks, chef de troupe, estima que la lumière serait vite insuffisante et qu’il n’était donc pas raisonnable de continuer. Il proposa de se réfugier dans cette niche rocheuse en surplomb qu’ils venaient d’atteindre à la façon de certains oiseaux, accroupis, bien serrés les uns contre les autres pour résister à la baisse de la température, toujours brutale après le coucher du soleil. Il leur fallait reprendre quelques forces.

En silence ils mâchèrent un peu de viande séchée, avalèrent le reste de sirop de bouleau contenu dans ces outres en peau de chèvre qu’ils portaient accrochées à leurs ceintures. Puis ils regardèrent les masses de brouillard qui remuaient à leurs pieds. Elles se teintaient de cendre jusqu’à se confondre aux ténèbres qui semblaient venir de très loin. De là-bas, par-dessus la forêt sans limites. Ils pensaient aux familles dans l’attente — dans l’inquiétude forcément. Et ils pensaient à la falaise qui leur avait volé deux de leurs frères.
Le  cri de l’un et de l’autre — les deux étaient de même nature — avait déjà empreint la couleur de leurs rêves.
Bientôt la nuit fut totale.


Ils s’assoupirent à tour de rôle — enfin, si on peut dire. Ils sombraient plutôt, assassinés de fatigue,  puis revenaient à eux brusquement, se souvenaient de tout ce qui était arrivé. Alors ils n’avaient plus guère que la chaleur et la respiration des autres, accroupis là tout contre, entre terre et ciel, pour se reconnaître vivant. Ils étaient proches à la fois du commencement et de la fin des choses, entre l’avant et l’après. Suspendus.

La première lueur du jour fut longue à venir. Un peu comme s’ils avaient souffert d’une intense douleur physique que seule la lumière pouvait soulager, ou encore les bruits liés aux gestes simples du quotidien. Le froid avait bloqué leurs articulations et, ne pouvant exécuter que de courts mouvements pour se réchauffer à cause de l’exigüité du surplomb, ils se demandaient comment ils allaient récupérer suffisamment de souplesse pour reprendre l’ascension. Intuitivement chacun semblait comprendre que la souplesse du corps allait de pair avec le désir de poursuivre mais, ce matin-là, la fatigue étreignait leurs membres comme jamais ils ne l’avaient éprouvé au cours de leur vie d’homme. Une sorte de peur – la même qui s’était annoncée quand Päl s’était fracassé le premier dans l’abîme –, étrange et glaciale pareille à une sueur, commençait à couler dans leurs yeux. Et ils n’osaient pas se regarder les uns les autres pour ne pas entamer le restant de courage.

Et puis le soleil se leva dans la splendeur.
Ne plus penser à rien. Se lancer à l’assaut du rocher, continuer.

Riks ouvrit ses paumes et réclama de serrer celles de ses compagnons qui répondirent à son geste. Leurs doigts se soudèrent deux ou trois secondes comme un nœud d’arbre. Possible qu’ils fermèrent les yeux et qu’ils murmurèrent une courte prière. Enfin, Riks se redressa, noua la corde autour de sa taille, se lança en même temps que son ombre. Mermel suivit le mouvement. Quant à Clod, il avait le visage fermé contrairement à son habitude. Ses doigts écorchés par les tressages de chanvre s’étaient fissurés et ça lui faisait un mal de chien. Il n’en toucha pas mot, serra les dents tout en fixant le haut de la paroi éclairée par l’astre éblouissant. On pouvait voir d’innombrables paillettes de mica blanc qui brûlaient dans la roche, comme autant d’expressions du feu intérieur de la terre.

(à suivre)

Illustration : Brume du matin (Morgennebel im Gebirg) de Caspar David Friedrich, 1808

2 Comments

  1. Je me laisse toujours emporter par la beauté de ces textes qui, je l’espère, pourront faire partie d’un recueil diffusé plus largement. Des mots à déguster sans modération pour le bonheur de l’âme….jacqueline

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