depuis qu’il a chuté de l’arbre

p1020726

Le rideau est presque tombé sur la scène où vit et a vécu mon père.  Enfin c’est pour bientôt, on ne sait pas quand. Dans quelques jours quelques semaines ou plus. On ne peut pas dire.

Depuis qu’il a chuté de l’arbre il y a trois semaines, abattu dans l’herbe au pied de son échelle, on est aux aguets. On épie la moindre amélioration de son état — pour le moment il n’y en a pas. L’homme est brisé. Il ne se lève plus ou guère. Seulement un court moment pour gagner son fauteuil ou s’assoir à la table, manger la soupe ou le plat de légumes. Ce qu’il peut manger.  Parce qu’il a du mal avec ses dents, les mauvaises, les manquantes. Alors seulement de la soupe, du yaourt, des fruits cuits.

Depuis qu’il a chuté de l’arbre, j’imagine l’hématome à sa cuisse, les douleurs cervicales, la rage en lui d’être tombé. Enfin pourquoi diable a-t-il voulu s’occuper de ces fichus pommiers, seul ? Sans doute une belle journée. Il s’est dit : Allez, une fois encore, une dernière, je vais tailler mes fruitiers pour qu’ils donnent. Des décennies qu’il les a plantés, je n’étais pas encore née.

Depuis qu’il a chuté de l’arbre, je pense à lui souvent dans la journée. Je garde le fil de lui, je m’endors avec la pensée de lui. Souvenirs de toutes époques et de toutes formes arrivant dans le désordre, se chevauchant comme des rideaux de pluie. A-t-il été heureux ? Peut-être par instants, rien n’est moins sûr. Un homme toujours insatisfait, bougon, buté, râleur, en tout cas peu aimable — mot terrible. L’image de son visage gonflé d’une colère intérieure, puissante, rentrée, impossible à exprimer, résiste et me poursuit. D’ailleurs avec l’âge ses joues ont réellement gonflé, comme bourrées des mots qu’il n’a jamais prononcés. Parler, il n’a jamais su. Dire des mots simples et vrais, ça n’a jamais été pour lui, un type de la campagne avec seulement son certificat d’études et un paquet de malheurs depuis son arrivée dans le monde en 1923. Pourtant un bon bougre. Généreux avec ça. Il nous emmenait au cirque quand nous étions petits et il déposait toujours un billet dans la corbeille pour les acrobates accidentés — pourtant il n’en avait pas beaucoup des billets, à travailler dans le bâtiment.

Ce matin, le kiné lui a mobilisé les jambes et lui a fait faire le tour de la table. Tout à l’heure il boira un peu de bouillon, grignotera une pomme au four avec un peu de caramel dessus. Après, il ira s’allonger. Il dormira longtemps. La morphine est puissante. Me reste à creuser le sillon où semer les images que j’ai de lui. Toutes. Les douces, les âpres, les très anciennes, aussi les dernières avant de déclarer : Fin du spectacle, on ferme. Je les veux toutes, je ne veux rien oublier, je veux le retenir encore un petit moment, le chérir, lui parler doucement au téléphone, juste sensible à son souffle rétréci, à son silence et à son angoisse de partir.

Photographie ©Françoise Renaud, mai 2016

15 Comments

  1. L’arbre, la pomme, la chute…

    « Un mystère plus fort que leur malédiction innocentant leur cœur, ils plantèrent un arbre dans le Temps, s’endormirent au pied, et le Temps se fit aimant. »
    (René Char)

    Répondre

  2. Ce monsieur me rappelle la génération de mes grands-parents. Un autre siècle…
    A l’époque les fruits de l’arbre avaient une saveur merveilleuse.
    Quand c’était le cirque c’était le cirque avec les acrobates.
    Et puis ton père avait 17 ans en 40, c’est jeune pour assister à l’horreur.
    Ils n’étaient pas heureux mais leurs enfants le seraient.
    Alors une belle pensée vers toi, vers ton père, et à la vie scandaleusement courte disait Papy Georges.

    Répondre

  3. Par la chute d’Adam, musique d’Olivier Greif, est le singulier requiem que j’écoute
    quand je découvre ton courrier.
    Beaucoup plus torturé que celui de Wolfgang; et pourtant, quel plus bel hymne à la vie que ces instants ultimes, pour savourer
    cette prodigieuse merveille que de se sentir si mystérieusement être.
    Je pense à ta maman.
    André

    Répondre

  4. Émouvante photo de ton papa encore solide sur ses pieds, prêt, dans son bleu de jardinier, à quelques coups de bêche supplémentaires sous les rayons d’un soleil matinal… Texte rempli de ton (tes) émotion(s) après cette chute qui signe durablement l’arrêt de ses activités en lien avec la terre, cette terre qui, peut-être, a seule su recueillir les mots qu’il ne prononçait pas tout haut. Dans le brouillard de la morphine, perçoit-il l’amour douloureux et l’attention que tu lui a toujours portés ? A la porte de la séparation, ta tristesse et le chagrin en attente sont des sentiments que nous partageons, dans l’amitié, avec toi.

    Répondre

  5. Me fait penser à mon ancêtre décédé en tombant d’un cerisier, pas haut pourtant, une chute de 1,50 m tout au plus.
    Le destin, le fatum des anciens. Je lui souhaite un bon rétablissement.

    Répondre

  6. Toutes mes pensées affectueuses vont vers toi en ce temps à la fois de douleur et d’émotions…. Un temps sur lequel je voudrais poser un baume pour l’alléger, le rendre plus facile à vivre … Bénis cette chance de le voir s’en aller tranquillement, dans l’harmonie entre vous et la douceur des derniers échanges. Il continuera de vivre en toi et par toi … tu as raison de les vouloir toutes ces images de lui… moissonne les , amasse les …sa vie coulera toujours dans tes veines.
    Bisou très doux.

    Répondre

  7. Ce petit homme qui travaille la terre avec une une bêche sur son épaule
    se retrouve brisé, couché comme un arbre , mais pas déraciné.

    La terre le lui rendra, viendra le temps des récoltes et les arbres taillés
    n’en seront que plus beaux.

    Pensées Bernadette.

    Répondre

  8. Je partage ton emotion et ta peine que je connais. Je crois que les gens qui s’ aiment n’ont pas besoin de parler pour se comprendre,surtout quand ils partagent un lien filial comme celui là ! La vie est toujours la plus forte et perdure. Qui sait comment va reagir ton pere à cette chute !!!
    Amitiés

    Répondre

  9. Il s’en ira doucement, tu l’observes, tu attends, tu espères… peut-être.
    Les liens du sang sont plus forts qu’on ne pense, tu as mal en pensant qu’il aurait pu te dire tant de choses et qu’il ne l’a jamais fait. Regarde son visage comme tu le trouves expressif, les mots sont dedans. Je pense à Thérèse, comme ça doit être dur pour elle, elle si courageuse.

    Répondre

  10. Aujourd’hui, j’ai repris ton roman « Le Regard du père » et tes mots sont venus me dire ton amour pour cet homme taiseux dont tu cherches encore et toujours le regard. Aujourd’hui, je pense très fort à ce silence que seul
    L’arbre recueille et accepte.
    Alors, Françoise, descend dans ton jardin et va murmurer à l’oreille des arbres tout ce que tu veux dire à ton père… le vent viendra et emmènera tes mots tout près de son cœur pour libérer son âme.
    Jacqueline.

    Répondre

  11. Il est 4 h 30 du matin et je viens de lire ton texte.
    Mon père aussi était bon, généreux et… taiseux. C’est dur ce silence du père, mais il y a des signaux qu’ils envoient qui nous disent : je t’aime.
    Alors voilà, toi dis-le lui avant qu’il ne soit plus là. Cela le touchera j’en suis sûre et le laissera sans doute encore plus taiseux.
    Je pense à toi très fort en ces instants que tu vis avec lui.
    Baisers.

    Répondre

Répondre à Dominique Hasselmann Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.