Posts by françoise renaud

Née en Bretagne, Françoise Renaud a rejoint le Languedoc pour étudier les sciences de la terre, puis a enseigné à Montpellier près d'une vingtaine d’années. En 1997, paraît son premier roman L’Enfant de ma mère (éditions HB) qui marque le début d’une vraie trajectoire littéraire. Ce qu’elle décrit : le paysage, les pulsations du monde, les sentiments des hommes. En filigrane, au fil de l'œuvre (une vingtaine d'ouvrages, romans, récits, beaux livres…), on ressent la présence silencieuse des personnages fondateurs — parents et aïeux —, la matière des pays et le souci de l’origine. Un long chemin parcouru au bénéfice d’une écriture simple et profonde, percutante. Aujourd'hui, elle se consacre à la littérature. L'écriture est devenu art de vivre.

rouille jaune grenat brun rose

ne pas retomber aux temps où nous fréquentions l’école et où on nous demandait de décrire l’automne, une marche en forêt par exemple, on s’essayait tant bien que mal à faire ce qu’on attendait de nous, décrivant coloris tapis de feuilles mise en sommeil de la terre, on n’y arrivait pas forcément, c’était cliché au possible alors qu’il aurait suffi de descendre dans les jardins du pensionnat et de déambuler entre les arbres — ouvrir les yeux — pour saisir l’étonnante magie du paysage juste avant l’hiver

Photographies : Mon jardin, Sud Cévennes, ©Françoise Renaud, 7 novembre 2019

 

 

 

pousser la langue #09 | père et fille

Atelier Tiers Livre POUSSER LA LANGUE, épisode 9 : LES HYPOTHÈSES ANNE-JAMES.
Une proposition inspirée par « L’affaire La Pérouse » d’Anne-James Chaton. La voici : trouver parmi les textes déjà écrits ces dernières semaines le point d’intensité de la recherche qui peut prêter à développement (énigme, enquête, promesses même ténues) / rédiger au moins quatre hypothèses / y revenir comme dans un carnet de notes…

 

Regarde-toi dans le miroir, épie les reflets dans la haute fenêtre de la salle de classe ou bien dans la porte-fenêtre de la cuisine de la maison d’enfance, celle avec le rideau en dentelle blanche, ou scrute cet écran où défilent de vieilles photographies. Allez, lève la tête, regarde-toi à tous les âges.
Toi avec ta sœur un an avant son décès.
Toi au baptême de ton frère.
Toi avec une médaille autour du cou pour avoir eu de bonnes notes à l’école, au mariage d’une cousine dans une robe qu’on t’avait obligée à porter.
Toi avec son sac à dos à l’aéroport de Jakarta, sur un marché des Andes, dans une forêt scandinave. Si reconnaissable à tes cheveux rouges et à ton air déterminé. Comme une double peau sur ton visage. Pas une seule photo avec ton père. On t’a rapporté qu’à sa visite à la maternité, il n’avait pas voulu te regarder. Dans ce détournement des yeux et du corps, déjà contenu le trouble qui s’emparera de toi plus tard, quand tu auras un peu grandi et affirmé ton caractère, quand il n’osera pas t’affronter, te dire tout ce qu’il a de mauvais dans le cœur, tout ce mauvais qui l’a empêché de produire le geste tendre qui aurait pu te sauver. Ce rejet va te poursuivre une bonne part de ta vie, voire ta vie entière. Pourquoi n’a-t-il pas donné ce regard, ce simple clin d’œil au seuil de ta naissance alors que la mer commençait à envahir le port, bientôt déborderait sur le môle à cause du fort coefficient de marée annoncé. C’était à l’équinoxe d’automne.
Plusieurs pistes possibles.

 

Hypothèse 1 : le désintérêt pour les nouveau-nés

Celle qui vient de te pousser hors d’elle, déploie ses sourires. Instinct de mère, folie de mère, lien viscéral construit depuis le début de ta vie dans l’œuf. Ça oui elle te voulait, et en ces premiers instants elle est toute entière tournée vers toi. Mais lui, le père, qui a débarqué au lendemain de ta naissance à la maternité, aurait eu bien d’autres choses en tête : tout ce qu’il lui revenait de faire en l’absence de celle qui tient la maison d’habitude et s’occupe de leur fille aînée, sans compter qu’il avait dû posé un congé pour sa matinée, abandonner le chantier et se déplacer jusqu’à P. – pas exactement la porte à côté –, aussi repasser par la maison pour prendre sa fille qui pleure et s’accroche à  lui. Pour la calmer il lui aurait dit Tu vas voir ta petite sœur, parce que tu as une petite sœur maintenant. Au fond il se demandait comment il allait pouvoir tenir pendant une semaine sans sa femme, et puis s’il avait pu parler sincèrement, il aurait reconnu qu’il n’avait que peu d’intérêt pour les créatures qui sentent encore l’intérieur du corps et ont les os fragiles. Avec ses mains de travailleur il n’aurait pas su soutenir la tête comme il fallait. Le mieux serait de faire vite, de ne pas s’attarder. À peine il tournerait les yeux vers le berceau, déposerait un baiser sur le front de ta mère avant d’attraper la main de ta sœur, gagnerait le port et enfilerait le chemin de côte avec sa petite à la main. Une fois hors des bâtiments, il aurait respiré mieux. Heureusement la petite aurait été sage comme une image.

 Hypothèse 2 : le sentiment d’exclusion

Ne pas oublier que l’homme a eu bien peu d’interaction avec ce qui se passait dans le ventre de sa femme et tout tend à démontrer qu’il n’était pas ravi de cette grossesse. Depuis quelques années il s’appliquait à ne pas lâcher sa semence afin de ne pas engendrer de nouveaux enfants. Peut-être bien qu’il voulait la garder pour lui toute entière, cette femme-là, ne pas avoir à la partager avec une bande de marmots, raison pour laquelle il se serait appliqué au retrait, enfin ce genre de choses. Sa frustration aurait été renforcée par cette nouvelle naissance qui l’aurait éloigné encore davantage de son rêve de fusion avec l’épousée. Il n’aurait donc aucune raison de manifester de la joie ou de l’affection à ton égard.

Hypothèse 3 : le soupçon d’adultère

Ce duvet roux est bien visible sur ton petit crâne translucide et il est raisonnable de penser que ce détail aurait pu engendré un doute chez ton père déjà affecté par la déception liée à ton sexe –  il espérait un garçon. Lui-même a le poil châtain blond et cranté, et l’accouchée présente un cheveu épais et souple, d’un châtain un peu plus sombre. Une équation impossible à résoudre sinon par l’intervention d’une autre semence. Aurait-t-elle pu le tromper ? Cette pensée aurait pu surgir alors qu’il était seul à la maison avec sa fille aînée qui réclamait sa mère. Une pensée qui l’aurait transpercé. Lui trompé, dupé ? pas supportable. L’émotion aurait pu être si violente qu’elle aurait entraîné son repli et par la suite durci ses mots – après, il ne pourrait plus parler autrement qu’en rugissant. Il n’en aurait parlé à personne, soupçon demeuré à l’état de divagation, de fantasme, qui aurait forcément déformé son rapport au petit être que tu étais et à la famille.

Hypothèse 4 : la malédiction

La mutation du MC1R, gêne situé sur le chromosome 16, entraîne cheveux roux et peau diaphane, version récemment corrigée par des chercheurs écossais qui auraient identifié huit gênes responsables de ces caractères. Mais qui le sait à cette époque ? Sûrement pas lui qui n’est allé que jusqu’au certificat d’études. Il y a juste ce bruit qui court dans les campagnes, que le caractère roux peut sauter une ou deux générations – ce qui d’ailleurs est faux. Il n’est que pur produit du hasard et n’a qu’une chance sur quatre pour qu’il s’exprime, même quand les deux parents portent les gênes. Il y a surtout que le roux suscite du mystère, associé depuis l’Antiquité à une anomalie, voire à un mauvais présage, à une malédiction, preuve de commerce avec le diable. Et tout serait ressorti d’un coup comme une sueur. Cette fois encore quelque chose ne collait pas – déjà le cas pour sa première fille qui maintenant a du retard dans son développement. Vraiment pas de chance avec ses enfants. L’histoire s’acharnait sur lui, le trahissait. Il était maudit. Alors comment te regarder ? Et ça l’aurait mis en rogne à jamais.

Hypothèse 5 : l’animosité envers le genre féminin

On pourrait aussi remonter en 1923 dans cette ferme de Basse Bretagne où il était venu au monde. Dans le dénuement. Mère décédée en couches. Puis toute une enfance sans amour à trimer, sa belle-mère  privilégiant sa progéniture à ses dépens. Aurait germé chez lui une sorte de désarroi, une insatisfaction, une misère affective, une soif de possession, de domination, une aspiration à la vengeance, une jalousie envers ceux qui réussissaient mieux que lui, une agressivité latente envers les femmes (surtout si elles ont la peau lunaire et un solide tempérament, si elles osent se rebeller, si elles font la vie, si elles parlent de façon bruyante ou s’habillent de façon voyante), en même temps un désir pour leurs formes attirantes, poitrines et peaux de satin (désir demeuré à l’état de pulsion capable de lui brûler les parois du crâne et lui faire produire des gestes violents incontrôlés), et ce désir inassouvi aurait nourri sa rage, son rugissement, sa brusquerie. Compte tenu de tout ça, engendrer une fille l’aurait forcément désemparé, déçu, agacé. Il se serait mordu les lèvres et se serait détourné dès la première seconde. Ne pas la voir grandir, prendre des formes, devenir belle, désirable. Si injuste pour toi qui étais dans tes langes, sans défense, si petite.

Photographie : Erik Mclean (Unsplash) / Talles Alves (Unplash)

rosée pareille à une sueur

ce matin au jardin
humidité dans l’ombre du versant et ça frémit perle sourd de la matière profonde de la nuit, si beau… sur les feuilles, sur les fins brins de l’herbe, sur le gras des feuilles, ça perle ça sourd une espèce d’eau pure qui se manifeste en molécules si petites qu’elles se faufilent par les pores des cellules et investissent la peau des fleurs, glissent dans le berceau des feuilles, stagnent à la faveur d’un pétale velouté ou d’une écorce cirée capables de conserver la perle au plus long du matin jusqu’à ce que la chaleur l’absorbe

Photographies Françoise Renaud, octobre 2019

 

atelier pousser la langue #08 | mes 27 septembre

Atelier Tiers livre  Pousser la langue, épisode 8. À nouveau une forme d’autobiographie en creux, empreinte qui ne révèle rien mais qui appelle à tant de partage dans le regard sur le monde, la façon de le dire et surtout l’appeler. Donc aller chercher trois 27 septembre dans des périodes charnières (ou pas), très loin dans la mémoire (ou pas).

27 septembre 1956, un jeudi

Je respire depuis dix jours à peine, c’est du tout neuf. Hier ou avant-hier on m’a ramenée à la maison dans un panier ou dans les bras sans rien m’expliquer et on m’a déposée dans un petit lit en fer, celui qui a déjà servi à ma sœur. Maintenant je suis couchée dans cette chambre, la plus petite des deux, celle avec le sol en béton brut dépourvu d’habillage – juste des chevrons réalisés avec un rouleau métallique à motifs passé avant le durcissement pour éviter de glisser. Je ne distingue pas les contours de la pièce, seulement des éléments flous, et j’entends les voix de ma mère, de ma tante venue pour aider, les petits cris de joie de ma sœur. J’ai envie de réclamer le biberon qui ne vient pas assez vite. En fait je trouve la réalité beaucoup moins paisible que les limbes tièdes originels – la naissance serait-elle rédemption ? Jambes contenues dans un lange, j’ai pleuré toute la nuit, tant gigoté que je m’en suis défaite. Le docteur a pensé que c’était à cause d’un mal au ventre. Il n’y est pas du tout, c’est de solitude que j’ai hurlé. À présent ma grande sœur veille sur moi comme un ange. Elle sourit, tend la main, défroisse ma brassière tricotée, voudrait me prendre contre elle, tout ce qui se cache et vibre dans son corps de fillette – qui ne grandit pas tout à fait comme les autres – la porte vers moi, bébé, petite sœur aux odeurs de lait et de miel, être minuscule et étrange avec qui elle pourrait se lier intimement si on lui en laissait le temps et la possibilité. Il y a dans l’espace de ses gestes comme une zone blanche qui préfigure l’affection, une possible aventure. Mais quelqu’un l’écarte du berceau tandis que de l’autre côté de l’Atlantique, l’avion expérimental américain Bell X-2 se crashe après avoir atteint la vitesse de 3370 km à l’heure avec Mel Apt à son bord. Le pilote a perdu le contrôle et vu sa mort venir. À cette époque-là, on croyait que les enfants étaient pareils à de petits animaux, qu’ils n’étaient pas finis, qu’ils ne pouvaient pas ressentir les situations. À cette époque-là, on ne parlait pas aux enfants – encore moins aux nourrissons.

 

27 septembre 1966, un mardi

Je viens d’avoir dix ans. En train de pédaler sur une route de campagne pour rejoindre l’école – environ trois kilomètres. Je dois pédaler fort parce qu’il y a du vent de la mer et je ne veux pas arriver en retard. Je ne sais pas grand-chose du monde en dehors du village et de l’école, je ne sais rien de la tempête Inez en train de ravager la Guadeloupe. Des rumeurs nous parviennent parfois par la radio et je regarde des films pour enfants chez les voisins, c’est à peu près tout. Je sais pourtant qu’il y a des guerres et des gens malheureux. Annick l’institutrice nous a expliqué que les américains envoyaient des troupes au Viêt Nam et bombardaient massivement le Nord. C’est un conflit très grave mais j’ignore où se trouve ce pays. Comme Annick me fait les gros yeux sitôt que je m’agite ou tarde à regagner ma place, je ne pose pas de questions, enfin j’aimerais quand même savoir. J’arrive essoufflée sous le préau de l’école, range mon vélo, entre dans la classe. Ne pas faire de bruit. Dire bonjour avec la tête, prendre l’ouvrage de couture (un alphabet au point de croix) dans le carton sur l’estrade et aller s’asseoir gentiment en attendant l’heure. Rester à sa place d’élève. Ronger son frein, se taire, refouler sa soif. Jimi performera ce soir à Londres au Scotch of St James club pour la première fois. Il dira : Je m’appelle Jimi Hendrix. On commence par Summertime Blues et on voit comment ça se passe ?

 

27 septembre 1996, un vendredi

J’observe une photo de mon amoureux avant de la ranger dans mes archives – trop grande pour se glisser dans mon portefeuilles. Autour de lui : décor de montagnes sans végétation, ciel dépouillé, hommes à cheval avec fusil en bandoulière. Il est si jeune. Il venait de débarquer pour la première fois en Afghanistan, pays splendide. Aujourd’hui Kaboul est en train de tomber aux mains des talibans, sans aucune résistance, imposant la charia.Ils viennent de l’annoncer au journal de midi.

 

27 septembre 2014, un mercredi

Douze jours que la catastrophe est arrivée. L’épisode pluvieux était exceptionnel et tout est détruit autour de la maison, pans de mur arrachés, traversiers emportés, espaces jonchés de pierres branches objets insolites venus de l’amont  –- fil de fer, tessons de vaisselle, bâches, piquets de clôture – déposés par le torrent insoumis. Dans le lit, morceaux de ponts détruits traînés sur des dizaines de mètres puis abandonnés en travers. Au ciel s’élève une chaleur tendre, nuages en pleine expansion dans un bleu laiteux. Jean-Luc est venu de la ville. Contraint de se garer loin – seuls les pompiers et les agents de chantier ont le droit de circuler dans la zone après la catastrophe –, il arrive en bottes de caoutchouc, poussant une brouette pleine de victuailles et d’outils pour lutter contre la boue. Le travail ne manque pas, la fatigue est intense. Les caves ont été vidées des objets qu’elles contenaient et tout est répandu au soleil, pitoyable. Quoi sauver. On casse la croûte sur la terrasse dans une ambiance de désastre, pain frais associé au jambon laissant dans ma bouche une saveur inoubliable. À l’autre bout de la planète, le mont Ontake entré brutalement en éruption porte la mort, ensevelissant des corps sous la cendre.

 

Photographies : Crash aérien, États-Unis, 27 septembre 1956 / Cyclone Inez, Guadeloupe, 27 septembre 1966 (Lameca, Wikipédia)/ Talibans, Afghanistan, septembre  1996 / Inondation, Cévennes, septembre 2014 (Philippe Daniel)

l’automne, pas encore

Beaucoup parlent d’automne à la radio, dans les publicités. En fait rien qu’une histoire de date (on est le 23 septembre) mais je ne le vois pas encore dans le paysage. Le temps a juste commencé à changer avec la pluie ces deux derniers jours, un épisode méditerranéen bien maigre, proposant une pluie fine et de la brume faufilée  entre les montagnes, pas de grands sauts tombant du ciel capables de régénérer la rivière, alors rien n’a vraiment changé sauf le soupir des arbres et le souffle de l’eau un peu plus présent… les couleurs elles viendront s’emparer des parties végétales, bientôt, jusqu’à les précipiter sur la terre. Je vais les guetter comme à l’affût de moi-même en cette période tourmentée de cauchemars. Les figures de mon passé sont toujours présentes et d’ailleurs je les sollicite, tentant de comprendre, d’écrire les vrais mots qui pourraient délivrer. Dans un rêve récent, j’ai contribué à assassiner mon père et c’était quelque chose d’atroce. Parfois on peut en venir aux mains, facilement  Et puis tout s’apaise. La promenade solitaire soulage la tension. Un papillon majestueux dont je ne connais pas l’espèce, est venu hier se poser près de moi, comme une manifestation d’un monde en lisière. On voudrait être protégé, c’est vrai, demeurer à l’abri dans la tanière vivante aux odeurs de feu et de soupe, écrire, demeurer seul mais pas tout à fait seul. Juste un récit à venir qu’on a sous la peau et qui sourd comme une sueur.

Photographies françoise renaud, 23 septembre 2019

pousser la langue #07 | instrospection

Atelier Tiers livre  Pousser la langue, épisode 7
Écrire une sorte de biographie à l’image de Peter Handke. Bien prendre confiance dans la force propre liée aux verbes. Garder des cartouches pour ne pas s’ancrer dans enfance et adolescence, mais rejoindre le présent avec la même forme et la  même intensité d’exploration…
Le Tiers livre ici

Suis arrivée sur terre selon les prévisions, maternité dans une rue derrière le port.
Ai ouvert les yeux, crié, gigoté.
Ai rechigné à la lumière comme les autres et connu ma première marée d’équinoxe.
Ai cherché à attraper les doigts, les objets qu’on me tendait. Ai sucé, appris à serrer, déchiqueter, observer avant de saisir. Ai chapardé des sourires. Ai surpris mon image dans le miroir, le soleil tout en haut, la pluie aussi et les expressions sur le visage de ma mère. Les ai répertoriées pour y accorder mes attitudes.
Ai appris à me méfier.
Ai bafouillé des sons des syllabes.
Ai formé des mots des phrases. Appris mon nom, le nom des gens de la famille. Ai désiré pleuré râlé grogné. En gros me suis manifestée.
Ai échappé à la surveillance des adultes une fois dressée sur mes pieds. Me suis aventurée au fond des jardins, dans les arbres de la colonie de vacances plus haut dans le chemin, ai couru les rochers les plus dangereux de la côte.
Ai appris à écrire mon nom. Et plein d’autres noms.
Ai rapidement compris que tout se payait, se gagnait. Ai appris à me contenter, à baisser la tête, à filer doux, à me méfier des hommes. Ai soupesé la douleur de la perte pour avoir vécu dans l’ombre de l’autre.
Ai bien travaillé à l’école, toujours fait ce qu’on me demandait de faire. Ai eu souvent honte d’être pauvre. En sortant de l’enfance, n’ai plus rien supporté. Eu soif de tout. De révolte. De marches au bord de la mer, de voyages dans des pays étrangers où on attrape la fièvre. Eu envie de prendre des risques, de dépasser les limites.
Suis partie loin.

Suis partie pour vivre seule, loin d’eux.

Ai étudié les sciences de la vie. La nature, quoi.
Ai souvent revêtu des habits que j’aimais et mis du noir au bord des yeux, cherchant à comprendre les règles du jeu sans réussir. Voulu aimer, pas su. Eu envie de danser de mourir. Fui les modèles imposés, les contraintes qui régissent les sociétés d’hommes. Vécu dans une grande ville américaine avec un homme noir. Le chagrin le désir. Mesuré l’impossible. À peine évité les pièges pour tomber dans d’autres pièges.
Et puis vu des centaines de films dans des salles obscures tard le soir, lu des centaines de livres d’où s’élevaient des musiques envoûtantes.
Un jour ai oublié que j’étais fille. Ai travaillé mes muscles, mes gestes, mes réflexes. Participé à des compétitions. Eu mal aux tripes juste avant d’y aller.

Ai toujours évité de me reproduire.

Ai visité les plus hauts volcans, les îles éloignées des villes bondées d’Orient. Pris des substances illicites. Passé des jours à écrire des histoires pour rien ou pas grand-chose. Tout ça ne s’arrêterait jamais si on voulait. Ai fait ceci ou cela, aimé, pas aimé, détesté, ressenti de la joie ou de la peine. Vu les premières rides s’incruster de chaque côté de ma bouche. Tout ça ne s’arrêterait qu’une fois le corps effrité brisé accidenté ou si vieux qu’il n’a plus de dents, plus d’allant, complètement au bout du rouleau, déglingué ruiné. Sinon ça continuerait encore, la soif de vertiges, de vocalises, de brumes au bord du fleuve.
Ai tâché de me perdre. Espère un jour me retrouver, pas sûr.

Photographie : Eugenia Maximova (unplash)

l’été passé

ce monde propose tant de spectacles, c’est bête à dire, mais quoi inventer d’autre ? tout est là, dans ces feuilles, ces corolles, ces expansions végétales nées de simples graines qui se mettent à vibrer à pousser, j’aime tant cela que je ne cesse de les regarder, d’en louer la démesure, d’en être fascinée, d’en faire des images, d’en faire aussi des salades et des mets savoureux, tout ce qui se mange de cette poésie vivante et passagère pour nourrir l’intérieur du corps de ses résonances et ses délices

Photographies françoise renaud, été 2019

pousser la langue #06 | corps vents fenêtres

Une proposition de naviguer de fenêtre en fenêtre jusqu’à entremêler différentes époques de notre vie, à les révéler… et sans ponctuation… Le Tiers livre ici

 

Elle levait les yeux pour la voir elle le faisait souvent pour attraper la lumière du dehors et les nuages qui semblaient faire partie du verre elle pensait à la suite très loin dans le futur elle pensait à d’autres lieux qu’elle habiterait d’autres fenêtres comme celle de la cuisine de la rue Pouget grande avec volets verts donnant sur des jardins de faubourg celui d’en face reconnaissable au bananier qui revenait chaque année toujours aussi dépenaillé à cause des vents forts ou celle encore qu’elle avait contemplée trente ans plus tard allongée dans un lit blanc de chambre aseptisée genre de fenêtre-mur à volet roulant bruyant à manipuler en fait c’était il n’y a pas longtemps nuit sans dormir avec douleur intense canicule sur la ville et traces de sable sur la paroi rappelant des coulures de larmes sur un visage tout ça intimement imbriqué avec irisations de lumière électrique et sirènes d’ambulance rêves pensées reflets fusionnés le matin très tôt avec le soleil émergeant au-dessus des petites montagnes tout change si vite dans la minuscule ouverture de la vieille maison bordée de toiles d’araignée cadre en bois et verre datant de quelques décennies sans doute car épais et légèrement trouble ce qui la reconduit à ce haut vitrage vers lequel elle levait souvent les yeux composé d’éléments 30 x 30 ce doit être à peu près ça mais ça n’a pas d’importance cahier d’enfance posé sous le coude et encrier avec le printemps chassant l’hiver et toutes les odeurs de poêle à mesure que le soleil gagnait du terrain et grimpait contre l’épaulement de la fenêtre parfois pluies intenses à cause de la proximité de la mer et violentes bourrasques qui faisaient vibrer aussi les carreaux de la cuisine avec rideau en dentelle blanche largement repoussé afin d’observer les mouvements à l’entour elle fenêtres maisons habitées par les corps les vents les arbres et les villes elle pensait rêvait de la haute fenêtre de la salle de classe regardait les lumières regarde les reflets des différents mondes traversés absorbés par les épaules les cheveux elle ne sait rien du temps qui prend la peau surprenant parfois dans le cadre quelque reflet de sa propre silhouette.

Photo Hans Eiskonen

 

pousser la langue #05| parler c’était quoi alors

Le Tiers Livre, atelier d’été 2019  : Pousser la langue
Cette fois, proposition de prose narrative : on est dans un bloc, on explore ce que ça donne dans un texte continu en utilisant comme ponctuation des trous en blanc qui organisent le rythme et la narration, on grossit, on ralentit, on repart dans la mémoire ou on revient dans un détail (mémoire, spatialisation, force du dire)  
Le Tiers livre ici

 

parler c’était quoi alors             rien              la table toujours encombrée avec de la vaisselle des miettes de pain des objets à traîner parce qu’avec des enfants on ne peut pas garder une maison impeccable même si on s’acharne              les bruits de succion quand on mangeait la soupe le soir              Père avait une voix lourde et rageuse pour le peu qu’il disait            on le craignait              tout le monde craignait Père à cause de sa voix qui ramenait des paquets depuis l’arrière             des histoires anciennes              des rages des chagrins impossibles à polir             la table en bois plaqué de Formica blanc veiné             assortie aux placards qui occupaient tout un pan de mur             on mangeait vite avec la faim qui poussait            la soupe de légumes             avec des morceaux de pain              la chaleur en hiver près de la cuisinière à charbon            tout petits on était encore nous les enfants et on se rendait bien compte de la colère dans sa voix dans ses yeux            et on ne disait rien              Père ne connaissait pas la douceur de la peau ni l’abandon avec les yeux fermés             quelque chose de son passé qui avait enrayé la machine tendre et il en voulait aux femmes aux enfants au monde entier             aux femmes en particulier             alors c’était bien mieux de se taire             de toute façon quoi dire             les mots l’auraient contrarié parce qu’il les aurait pris contre lui            alors nous deux on aspirait la soupe les yeux baissés et on se taisait             l’homme avait souffert dans sa jeunesse c’est vrai et il aurait voulu que ce soit pareil pour ses propres enfants             d’habitude c’est le contraire             parfois la radio             nous on aimait beaucoup la radio             des voix étrangères qui évoquaient des régions différentes de chez nous             des musiques            après la soupe le dessert             juste une demi-pomme ou une cuillerée de confiture             le plus pénible c’était d’aller embrasser Père avant d’aller au lit                     Mère nous obligeait à le faire tous les soirs et pas envie             la joue rugueuse             pas un geste             on pensait que la vie était comme ça             que les Pères étaient comme ça             que c’était leur rôle d’être rugueux            on pensait qu’un jour on serait partis loin             du coup on attendait de grandir              pour partir             pour s’éloigner             on savait qu’il faudrait vraiment partir un jour pour que la colère de Père n’agisse plus sur nous             qu’on ne prenne plus ses paquets sur le dos             on le savait             faudrait qu’il parte lui aussi sous la terre pour qu’on reprenne des forces             et avec lui dans la tombe ses mots rares et tranchants             une pierre grise et propre avec des fleurs blanches déposées par Mère            sa tombe dans le petit cimetière où on glisse entre les tombes dans les allées de sable balayées par les vents de la mer

Photographie : Bretagne, françoise renaud 2017

pousser la langue #04| chemin des Horts

Affinité pour la description : se saisir d’un élément dans le grand dehors du monde, pas dans l’environnement privé, et en faire un objet texte… peu importe ce qui est choisi, mais plutôt l’échelle avec laquelle on en saisit la matière, le détail… dans l’inspiration de Gertrud Stein « Acquaintance with description »
Le Tiers livre ici

 

Ce trouble qui envahit à emprunter le sentier, ce vague sentiment d’insécurité à se retrouver corps soudain contenu dans la marge étroite définie par deux murs suffisamment élevés pour dominer le marcheur et abondamment couronnés de lianes et autres plantes envahissantes au point de procurer une sensation de jungle – fouillis adhérant ou griffu retombant en de nombreux points le long des parois, genre de luxuriance qui habille en un rien de temps les murailles –, cette impression d’enfouissement qui pesait sur la poitrine et précipitait un peu la respiration (à peine mais accélération tout de même discernable) bien que le ciel demeurât immense au-dessus de la tête, ciel tendu en effet entre les collines forestières pentues occultant les horizons de l’est et de l’ouest, en même temps cette sensation d’aspiration vers le haut de la vallée encore invisible (on en devine l’existence à l’échancrure du ciel, au loin, qui prédit un col entre les bosses) à progresser ainsi sur le sentier faufilé entre les murailles jadis construites avec les pierres du torrent, simples pierres grises, parfois tirant sur le jaune ou le rouille, déformées au fil de l’histoire tectonique régionale puis érodées forcément, à présent hérissées de lycopodes dans ses entrebâillements, de nombrils de Vénus et autres espèces de fougères de petite taille qui se plaisent à croître dans un peu de terre maigre.

En vérité le plus troublant était d’atteindre ce virage qui s’amorçait juste après le jardin abandonné qu’on entrevoyait en passant devant le portail défoncé par la dernière inondation et qui bien sûr réveillait de la peine, un virage qui n’en finissait pas de se dessiner, une courbe lente et magnifique qui avait dû donner du fil à retordre à ses bâtisseurs et qui suivait habilement le versant à mi-hauteur tout en contournant le traversier en jachère situé au-dessus, c’est alors qu’on pouvait ressentir la sécheresse des pierres contrastant avec la verdure omniprésente, en observer les détails, les toucher même : linéations, déformations, minéraux incrustés, facettes oxydées donnant idée du ventre des montagnes. Y surprendre dans la portion la plus ensoleillée un lézard attentif ou une bande de papillons s’éparpillant à la moindre alerte. Enfin percevoir la rumeur légèrement résonnante du torrent qui roulait à une vingtaine de mètres par-delà le rempart accompagnée de bruissements d’insectes et de chants d’oiseaux, rumeur plus ou moins remuante selon l’heure et plus ou moins intense selon la saison, rumeur qui de toute façon éloignait des bruits urbains fracassants. Comprendre alors combien ces hautes parois savaient accueillir dans le resserrement de leurs pans et l’ample déroulement de leur méandre – un peu à la façon d’une enceinte – , murs pareils à des structures indissociables du déplacement des personnes et des troupeaux, murs pareils à des bornes du temps aptes à raviver des sentiments intimes éprouvés dans l’enfance et des frayeurs enterrées, à la fois fragilisant et protégeant celui qui marche, seul dans la mémoire des siècles précédents, regard tendu vers le col là-bas, pleinement nourri de l’ambiance sonore et du rythme des pierres, ressentant dans son dos la masse du pays puissamment implanté qui participait de la même euphorie et du même paysage.

Photographies : Chemin des Horts,  françoise renaud, juillet 2019

 

pousser la langue #03| cinq fois sur le métier

Rechercher un objet dans l’humble et le quotidien. Écrire  autour de lui 5 fois de suite, en se contraignant à ce que ce soit sur 5 jours différents, avant d’arriver à un texte définitif dans la cinquième version, éliminant échafaudages et travail de carnet – mais c’est bien la rupture temporelle, le fait d’avoir retravaillé 5 fois mais sur des journées différentes qui donne sens et tension aux 5 versions.

Une proposition inspirée par l’expérience poétique de Francis Ponge   (le tiers livre ici)

courgette ronde

Exercice d’été que de se poser chaque jour au même endroit du jardin —comme à l’affût —, d’observer la croissance des plantes, feuillages et parties comestibles. Exercice pour le regard et pour le corps impatient. Ça réclame de l’attention et du goût pour la démarche scientifique, aussi de la capacité à s’étonner et se laisser troubler. On mesure en direct l’impact du temps sur la matière. En même temps s’élève au cœur un murmure d’inquiétude. La vie réelle se manifeste à plein. Il faut être calme et précis pour relever les détails (y être sensible forcément), les écrire. L’observation devient chemin entre fécondation et pourrissement.

1
Ballon légume : lourd, caché au ras de l’herbe, accroché à la tige longue.
Peau : verte lisse dure.
Ramasser. Cueillir à point nommé le matin ou le soir.
Chair dedans (on ne la voit pas, on la suppose vert pâle et douce). À entamer au couteau avant de retirer les graines au cœur.
Peau : imprimée en deux nuances de vert, comme rayée. Finement tachetée aussi. Et ça, de la pointe à la queue.
À surveiller de près, cette chose nourrie du ciel et de la lumière.

2
Ça grossit à vue d’œil (je surveille le point chaud depuis plusieurs jours, bien dissimulé sous le feuillage,). Étonnante capacité à enfler, gonfler, pellicule cirée et chair dedans croissant à la même vitesse et dans le même mouvement, comme faisant équipage. Processus irréversible de la naissance et de la maturation — à y penser, s’anime la vibration inquiète dans le cerveau.
Ce légume est en vérité un fruit puisqu’issu de la fécondation d’un ovaire de fleur. D’abord une sphère minuscule, un genre de noyau jaune, un bouton vivant, un petit pois qui émeut avec sa corolle fripée en panache pareille à un vêtement abandonné. Sans parfum. On n’y fait pas attention au début sauf si on guette. Et le pois se met à respirer. À prendre de la couleur à mesure. Il se nourrit du ciel.
J’ai coutume de cultiver des courgettes longues. Pour une fois j’ai choisi un plant de rondes. Fines en goût m’a dit le pépiniériste de la vallée des norias. De bon conseil, l’homme.

3
Plus d’un centimètre par jour gagné en diamètre, l’écart entre les bords d’une faille en zone de subduction pendant un an. Et même davantage certains jours. Quelles sont les forces qui président à cette croissance hors norme ? Le corps observateur, immobile comme chasseur devant le terrier. Flaire l’odeur du jardin, la magie de la chair en expansion.

4
Je m’inquiète : quand la cueillir ? J’en parle à un voisin excellent jardinier. Ne pas tarder, après excès de graines et la chair tourne au farineux. Je la prends en paume, tourne d’un demi-tour, la détache. Bruit froissement au moment où le lien se rompt. Elle est lourde, légèrement aplatie aux pôles — l’un nombril, l’autre cicatrice de fleur. Beau spécimen à cuire, à farcir. Y aller étape par étape.

Précuire 10 minutes dans l’eau bouillante. Découper le chapeau, évider le ventre.
Faire fondre oignon gousse d’ail à l’huile d’olive.
Ajouter la pulpe.
Sel poivre pointe de cumin. Cuire comme il convient.
Mélanger hors feu avec fromage de chèvre, menthe et pignons de pin. Farcir le légume. Enfourner 20 minutes à 180°. Déguster.

5
Quintessence du végétal qui a besoin de terre, d’eau et de soleil pour porter à terme ses parties nourriture alors que le corps immobile — comme devant un terrier — observe le passage de l’été, ses effets sur le jardin, les fins duvets érigés autour du nombril ou de la cicatrice florale, et même ailleurs sur la peau, l’ordonnance des dessins sur la peau, dessins dentelle déjà contenus dans les chromosomes de la plante dotée de feuillage aux vastes découpures.
Flaire les odeurs les brises les battements au cœur.
L’avenir promet.

Photographies : Au jardin, françoise renaud, juillet 2019

pousser la langue (interstice #01) | exploration des limites

« Apprendre la phrase à ne pas se développer selon les principes de la perspective, mais selon ces schémas dont nous disposons pour la représentation 3D, qu’on soit habitué ou non aux casques de représentation visuelle.
Donc au moins cinq brefs paragraphes, quatre ou cinq lignes maximum, chacun se saisissant d’une de ces configurations urbaines qui ne peut être pensée que selon ces modes de représentation 3D. »

Alors on « pousse la langue » dans les interstices  ! d’où AQUARIUMS & ZOOMS 3D  (le tiers livre ici)

Trou : paraît sans fond au premier abord, masse de matières indistinctes avec sur les flancs des indices de présence de tiges métalliques (coupantes, dangereuses), impression de tressage entortillé qui se complexifie encore à s’approcher des barrières ficelées de ruban rayé rouge et blanc interdisant l’accès, bien possible qu’il y ait des rats ou d’autres genre d’animaux qui s’engouffrent dans la canalisation fracturée bientôt visible à s’approcher encore et à se pencher, pieds froissant les gravillons répandus de façon désordonnée sur cette portion de sol pour corriger les différences de niveau créées lors du creusement de la chaussée, alors que le regard plonge dans les entrailles de la ville invisible.

*

Trottoir : bordures classiques en béton aux angles arrondis qui deviennent glissants pour peu qu’ils soient mouillés, recouverts de givre, ensanglantés, on y pense à cause d’une tache brunâtre, une flaque imprégnée dans le granité sans couleur, enfin jaune tout de même un peu à cause de la poussière apportée par le dernier coup de sirocco chargé de sable saharien, flaque qui finira par se dissoudre – c’est ce qu’on pense – au gré des intempéries successives, en attendant fascinante.

*

Vitrine : lampes en tout genre disposées avec goût sur toute la profondeur du plan d’exposition, toutefois sans notion véritable de taille prix ou style, opalines, chevets, lampes de bureau, et puis miroirs savamment intercalés répercutant à l’infini les lumières émises par les lampes et happant ci et là les mouvements de la rue – passants, poussettes d’enfant, vélos, véhicules urbains électriques –, tout un méli-mélo, maelström de froissements et couleurs volé et restitué en l’état par la surface bombée d’un miroir central grossissant.

*

Galerie : escalators en veux-tu en voilà, monter descendre accéder aux différents niveaux où sont réparties les boutiques (plan à l’entrée pour s’y retrouver), rampes en plastique noir glissant sous les mains avant de s’enfiler indéfiniment dans le sol, corps contraints en ces espaces emmurés et aveugles avec aires équipées de sièges qui servent de points de rendez-vous, sans doute que c’est la sensation d’étouffement qui pousse à monter encore pour échapper au peuple et au manque d’air jusqu’à atteindre la verrière éblouissante, pas de musique, rien que nuages inaccessibles, c’est là qu’on accède au ciel, verre se brisant et se répandant au hasard des verticales dans un hallucinant ballet miroitant.

*

Tunnel : plongée subite à la vitesse autorisée en ville (pas possible à emprunter à pied) sur la double voie bordée de garde-fous et de longues barrières de protection qui s’engouffre sous le nouveau théâtre et les esplanades arborées avec promeneurs au rythme lent, assemblage de bruits sourds étouffés par le carcan en ciment et d’odeurs indéfinissables.

*

Forêt : d’abord sentiers bordés d’arbustes maigres en bordure des zones récemment construites, s’enfoncer pour trouver de vrais arbres, enfin des arbres plus hauts que le taillis qui pousse sans contrôle, plus habités d’oiseaux et blindés de plantes parasites, gagner un point haut pour découvrir au-dessus de la couronne végétale l’ensemble des bâtiments, bloc pareil à un vaisseau frappé de lumière se détachant contre le bleu du ciel vivant, verticales rumeurs bruits de la nuit.

Photographies : 1/ Chicago (Matthew Hamilton) – 2/ Montpellier (Françoise Renaud) – 3/ Singapour (Taylor Simpson)

pousser la langue #02 – par le devant du corps debout

Suite de l’atelier d’été 2019 avec François Bon. On « pousse la langue », un challenge exigeant et toujours aussi décoiffant !
épisode #02 | UN PARPAING DE PHRASE
(ça dit bien ce que ça veut dire… le droit de choisir un mot qui servira de ponctuation, rien d’autre… enfin on fait comme on peut !)

 

DEVANT y penser toute la nuit en rêver et l’écrire au matin DEVANT quelque chose d’important pour éviter de se prendre les pieds dans le tapis DEVANT et non derrière ou sur le côté ou pire encore en l’air DEVANT tout ce qui s’offre au sol par le DEVANT du corps qui voudrait avancer en dépit des difficultés DEVANT corps debout sur le seuil qui hésite face aux obstacles du chantier interminable censé améliorer la vie des habitants après oui sans doute on veut bien le croire mais en attendant il est juste question de porter plus loin le corps DEVANT éventuellement regagner la place deux cent mètres plus loin et monter dans sa voiture pour aller faire des courses ou se rendre à un rendez-vous le corps tourné dans le bon sens c’est-à-dire allant et puis le reste DEVANT tout ce qui se propose entre deux murs car plus de trottoirs et avec ça bien décidé à être prudent et à porter son attention sur chaque caillou chaque plaque d’égout chaque obstacle sillon ornière fracture ouverte dans le sol remué x fois par les pelleteuses vous savez les petites qui peuvent s’engager dans les ruelles et creuser à tout-va sans se préoccuper des corps debout qui veulent aller coûte que coûte tant bien que mal DEVANT avec le meilleur de leur volonté et le meilleur de leurs forces sans compter les cinq sens mobilisés DEVANT six lettres toutes simples pourtant et modestes posées l’une à côté de l’autre qui parlent de cette zone géographique si proche qu’on peut la toucher de la main et l’appréhender des deux pieds avec c’est vrai beaucoup de prudence et une certaine détermination étant donné l’état actuel des choses DEVANT le corps dressé DEVANT ose aller DEVANT grimace s’arrête repart poursuit DEVANT autant que possible sa destinée car une fois engagé il faut continuer d’une façon ou d’une autre pour se sortir de la panade DEVANT c’est souvent le plus simple DEVANT mot pareil à un rempart contre lequel il faut lutter de même contre la pluie contre le temps et chacun sait combien chaque respiration compte chaque foulée chaque pas gagné sur ce sol fissuré brûlant chamboulé il y a ce sentiment qui vient DEVANT dressé parfois vaincu découragé cette sensation bouleversante qu’aller DEVANT c’est rester debout DEVANT c’est vivre c’est progresser autant que possible entre les trottoirs réduits en cendres sous un ciel pas plus large qu’un ruban découpé par les hautes murailles noires des maisons DEVANT parce qu’on n’a pas le choix et toujours le visage attentif tourné vers le sol et puis progressivement se redressant et déposant les yeux un peu plus loin DEVANT justement oh seulement quelques mètres jusqu’à découvrir l’entrée de la ruelle la première à droite défoncée elle aussi et les portes poussiéreuses et les rambardes déformées qui ne servent plus à rien alors regarder plus loin en redressant progressivement la tête la bouche les yeux DEVANT comme cherchant un refuge et on se dit qu’on est presque arrivé encore un effort et bientôt la délivrance on hurle DEVANT DEVANT comme posté en proue d’un navire pour donner les ordres de mouvement en fonction des vagues et des vents de la mer et on ose soulever le regard encore un peu depuis la terre plus haut DEVANT DEVANT juste DEVANT soi DEVANT là-bas pour envisager finalement la façade de l’église ou la terrasse du café avec des gens qui lèvent la main pour saluer sans doute mais on les reconnaît pas tout de suite car on craint encore de lâcher le sol des yeux bien qu’on se soit un peu habitué à autant de difficultés depuis le temps que ça dure tout ça mais oui le corps debout craint vraiment de heurter buter chuter se fracasser se tordre DEVANT se couronner les genoux se casser les dents se foutre en l’air quoi DEVANT plus loin le flanc de la ville bâti il y a longtemps murets bâtiments places organisées l’air de rien alors on s’arrête on s’assoit sur un bloc de pierre on regarde DEVANT non pas qu’on renonce mais c’est le mieux de s’arrêter pour regarder tout ce qui dépasse du sol et s’agite à l’entour sans prendre de risque et finalement saluer les gens assis au café oui c’est bien comme ça DEVANT avec le cœur palpitant et le monde qui paraît alors dans toute sa splendeur avec le gris des murs et la lumière forte et drue qui tombe comme une pluie

Photographie : Françoise Renaud, St Laurent le Minier, juin 2019

pousser la langue #01 – béton gris raide

Et c’est reparti pour l’atelier d’été 2019 avec François Bon, « Pousser la langue », un sacré challenge décoiffant !

Premier épisode UNE PHRASE, DES SOLS… chaque sol va épuiser sa phrase, une phrase ininterrompue… épuiser la matière, la lumière, l’usure, le tactile, les tâches, les accidents, ce qui est arrivé de nous-mêmes (avec, en appui, un extrait de L’acacia de Claude Simon)

Ce souvenir persistant chez elle d’une dalle en béton dépourvue d’habillage (la maison encore en construction alors qu’elle était haute comme trois pommes et commençait à trottiner pour de bon), dalle ponctuée de minuscules trous et graviers incrustés dans la masse d’où s’étaient élevés progressivement les murs (le père se lamenterait plus tard à propos du peu de matériaux existants à cette époque dans le commerce — pas le choix –, donc couler soi-même ses parpaings avec un copain le soir en rentrant du travail ou bien le dimanche — pas le choix –, brasser le béton à la pelle, s’acharner presque tout seul jusqu’à constituer un abri sûr pour sa famille), peut-être dans l’espace des chambres avait-il choisi de couler une couche plus fine par-dessus la dalle pour gommer une partie des aspérités (décidément trop sensibles sous le pied), en tout cas elle s’était plu à y distinguer ces petits dessins réguliers, genre de chevrons réalisés avec un rouleau métallique à motifs en relief passé juste avant le durcissement pour favoriser l’accroche, chevrons qu’elle s’appliquait à redessiner en  passant le doigt dessus ou rien qu’avec les yeux, de toute façon le béton : gris raide, forcément poussiéreux, sur lequel les gens piétinaient ce jour-là et sur lequel les chaises frottaient quand ils s’asseyaient pour contempler une heure durant le visage et les mains jointes de la petite morte tout en respirant l’odeur du café qui se faisait dans la cuisine, un drôle de jour que celui-là marquant la fin d’une enfance et le début de la douleur, et elle postée sur le seuil de la chambre en train de compter les chevrons empreints dans le sol gris, seule, ignorée des femmes en prière triturant leurs chapelets, seule avec le sol gris pour horizon et le lit poussé au fond contre le mur, peut-être que parfois elle se cachait derrière une porte (au fait y avait-il des portes ?), associant définitivement le sol en béton, le lit blanc, l’odeur du café et de la solitude, ce même sol transformé habillé quelques années plus tard — tout de même bien plus propre, avait dit le père –, carrelage dix sur dix genre granité : rouge et gris pour la cuisine, vert et jaune pâle pour la salle à manger, et puis chambre des enfants en bois de chêne et chambre des parents en linoleum beige remplacé dans le courant des années soixante-dix par de la moquette bleue, revêtement parvenu à bout de course et troqué après l’agonie du père cinquante ans plus tard contre un plancher clair d’un genre qu’on fait maintenant, facile à poser, résonnant légèrement sous le pied, ça durera ce que ça durera, d’ailleurs ça n’a plus tellement d’importance, peu de trafic désormais dans la chambre sinon les pas de la mère et les siens quand elle lui rend visite, les portant aussi non sans plaisir dans l’autre chambre – celle des enfants jadis, donc un peu la sienne – inchangée, plancher en beau chêne foncé, toujours le même – matériau quasi inaltérable pour peu qu’il soit posé bien à l’abri –, mais que deviendra-t-il ? c’est tout comme la maison, détruit sans doute, on ne sait pas.

Photographie : Grey on grey (fragment), Tim Mossholder sur Unsplash

quand la terre appartenait à tous ses habitants

poursuivre ce journal de convalescence au rythme de la solitude, des événements de rien et des vents de printemps

27 mai
« Chacun allait où il voulait et y restait aussi longtemps qu’il voulait »… ainsi écrivait Stephan Zweig dans Le monde d’hier, souvenir d’un européen, c’était en 1942… aujourd’hui passeports certificats autorisations spéciales sont nécessaires pour circuler : rétrécissement de l’espace, disparition d’espèces animales et végétales, pollution généralisée, tout le monde veut aller partout, consomme du voyage — mais pour quoi faire  ? —, contribuant à la dégradation de l’eau, de l’air, des rivages, des milieux naturels, et pillant les ressources
tout cela t’effraie et tu veux définitivement porter ton attention sur ce qu’il est possible de faire au quotidien pour cesser de salir détruire, te fondre dans le décor avec humilité, devenir léger Continue reading →

vent dans les herbes

19 mai

première sortie en ville pour quelques fragments de lecture au musée… tu prends toutes les précautions qui s’imposent — corset bleu nuage et baskets —, bien sûr tu n’es pas seule, la ville te paraît calme et ordonnée, à la fois chargée de sens et perdue dans l’espace et le siècle… au bras d’une amie tu longes la muraille qui borde le boulevard Sarrail, tu es sensible aux lignes dessinées par les micocouliers de l’esplanade et aux silhouettes qui montent au loin les marches devant l’opéra moderne, c’est dimanche et la pluie n’est pas loin

21 mai

lire un peu et puis écrire
parfois chez toi lire quelques lignes peut déclencher l’écriture, Continue reading →

au cours de la marche

14 mai

aujourd’hui tu as ressenti la chaleur de l’air au cours de la marche (vingt minutes d’un bon pas équipée de ton corset bleu à nuages blancs) et tu as pu observer les flancs du sentier désormais envahis de renoncules, de graminées et d’ombelles de grande ciguë qui appellent vers le haut — impossible de ne pas admirer l’émergence végétale, la puissance surgissante du vert — oui la  saison a bel et bien commencé, et toujours la beauté du lieu inchangée

16 mai

méditer en guise de sieste
et puis reprendre ton bavardage solitaire avec l’écran scintillant qui te sert de page, endroit qui te convient pour le moment pour écrire Continue reading →

temps très changeant au mois de mai

8 mai

un jour à écouter la pluie tomber, à imaginer qu’elle abreuve les jardins et s’accumule dans les canaux de la terre pour l’été (qui sera chaud peut-être, personne ne sait), tu demeures presque privée de pensées, flottant dans cet après-midi froide et brumeuse, rien qu’à écouter la pluie

9 et 10 mai

le retour du soleil dynamise à nouveau l’espace, c’est ce que tu ressens en observant les poussières qui dansent  autour de toi, poussières qui semblent te relier aux mouvements et aux paysages perdus (du moins pour le moment), Continue reading →

peu à peu

29 avril

sortie du bloc opératoire, tu ressens de la confusion et du soulagement, et puis une certaine dose d’euphorie à retourner de nuit à la chambre 201 (encore inondée de soleil il y a quelques heures), euphorie qui d’ici l’aube se transforme en fatigue profonde, indice que ça recommence tout en bas suite à l’épreuve  — recommencer : commencer à nouveau, se lever pour la première fois, marcher, se laver menu comme si les compteurs étaient soudain retombés à zéro —

30 avril

tu rentres chez toi soutenue par deux hommes solides et gais, tu as du mal à supporter la lumière, la chatte grise t’a entendue venir (elle sait bien qu’il s’est passé quelque chose), d’ailleurs elle se montre sitôt que tu franchis le portail, tu lui parles, elle se frotte à ta jambe Continue reading →

dix jours en cage

26 avril
il faut imaginer une autre vie, un autre rythme, il le faut oui bien sûr, il faut entendre les réclamations du corps blessé corseté (une pensée pour Frida), rameuter la patience, trois mois ce n’est rien dans une existence, ah tout ce qu’on te dit (le plus souvent en connaissance de cause), d’autres passés par là avant toi, et tout cela te paraît raisonnable alors que sans cesse tu revois l’instant fatidique où ton œil a lâché la surveillance du pied en train de se poser sur le sol pour se tourner vers le seuil de la porte, sur le sac posé là, prêt à être saisi, tu n’y peux rien, ça revient comme une scène fatale, une obsession qui donne des haut-le-cœur à revoir ton pied tordu, déboîté, en perdition, et l’éclat de violence dans le dos — satanée obsession — Continue reading →

mais qu’est-ce qui t’arrive ?

il peut se faire que la terre se dérobe sous tes pieds [sous tes pieds – la terre – dérobée] et juste après comme une bascule, un chavirement que le corps ne peut pas comprendre, informations fausses ou incomplètes ou contradictoires envahissant le cerveau, alors plus de coordination forcément, plus rien d’un coup (comme débranché), ça va très vite, jambes bras corps en soleil, poitrine qui va cogner durement contre le sol — le sol : hétéroclite à cause du chantier qui n’en finit pas dans la rue qui passe devant chez toi, le sol donc composé de gravats, morceaux de route, cailloux, gravillons, gravier grossier, sable, terre brune, bitume —, au cours de la chute une pierre qui a dû rencontrer le buste (à moins que ce ne soit la deuxième marche du petit escalier qui conduit à l’habitation), onde de choc, alors dedans tu ressens comme un cisaillement, Continue reading →

danse du présent

24 mars. Déjà la danse du présent avec la mystérieuse remontée des sèves : couvre-sols revenus du néant soudain refleuris (on ne s’en était pas rendu compte jusque là, c’est arrivé vite) / petites touffes entre les pierres / fleurettes à orner la salade et à manger / jaune ficaire et jaune narcisse / étranges boutons qui s’épanchent en rosace ou en bec de perroquet. L’intime brusquement surgi, visible, l’intime qui rejoint les corps fatigués de l’hiver et les rires des enfants qui courent dans les chemins, l’intime fait de cellules nouvelles rompant franchement avec la pierre qui structure les espaces habités : murs qui retiennent les traversiers / galets / gravats qui composent la route en chantier / tas de sable pour le chantier et tas de gravier aussi / soubassement de la maison / béton du parking. L’intime végétal presque chair au point qu’on en oublie le sable et le béton et le bruit du chantier, en tout cas proche de la chair, une chair saisie de couleurs délicates… beau beau, étonnant même si on a toujours vécu avec ce genre d’événement sur cette planète… applaudir, traquer les renflements sur les rameaux, les bosses, les fentes, et ça n’est que le commencement…

 

Photographies : Françoise Renaud, mars 2019

en 4000 mots #9 | textes apocryphes

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
recherches sur la nouvelle

Le Tiers Livre – atelier d’hiver #9, entrer dans le texte de l’autre avec l’attention de le compléter, l’interroger, rajouter de la fiction sur la fiction, écrire un apocryphe… toujours avec bienveillance…

Source de l’apocryphe ici ( #7 de Marlen Sauvage)

Le moment viendrait où les images suffiraient à remplacer les mots, où le cerveau pourrait se reposer la nuit plutôt que de se préoccuper, mâcher et remâcher tout ce qui pourrait s’écrire et qui s’enfuit à chaque seconde. Le moment viendrait où le corps pourrait oublier cette urgence, échapper au carcan des pages et à la tyrannie des phrases. Le moment viendrait où le lit serait juste chaud pour traîner le matin tout en écoutant l’autre remuer dans la cuisine, faire le thé ou le café, où le coin de canapé serait juste là avec coussins et livres déjà écrits juste offerts au temps, où l’après-midi ne serait plus ouragan tsunami déferlante qui oblige à remanier sans cesse la matière de l’existence et le poids des mille émotions épuisantes qui hantent le roman en train de s’écrire – il vibre en soi, tourbillonne déborde possède. Le moment viendrait où on stopperait la voiture sur le pont à trois arches et on regarderait l’eau née sous le causse qui dévale de six ou sept mètres en cascade fumante certains matins de gel et anime la vallée de ses brumes silencieuses. Le moment viendrait où le carnet en moleskine rouge ne serait plus nécessaire oh non ni le dictaphone ni l’appareil photo. La solitude oui elle, toujours. Et il ne surgirait plus que du néant le désir de respirer, de se relâcher, de vivre l’instant même qu’il soit d’hiver ou d’été, de terre ou de mer, de noir ou de blanc, avec ou sans chat, avec ou sans livre à écrire, avec la peau souple et gonflée d’amour pour tout ce qui arrive autour de soi. Rien d’autre. Le rire dans la rue, la cloche de l’église toute proche, le renard à l’orée des bois et le paysage remué d’eau déchiqueté par l’hiver.

 

Source de l’apocryphe ici (#3 de Philippe Castelneau)

Il a toujours un appareil photographique sur lui, il connaît parfaitement les réglages au point qu’ils sont devenus automatiques. Il regarde le ciel, jauge la lumière et il sait. L’appareil sait. Il cadre, le doigt appuie. Rien du monde pour autant n’est changé. C’est quoi la photographie ? Il ne saurait pas très bien dire. Des instants retenus dans la mémoire de la boîte noire qu’il peut explorer à l’envie, c’est ce qu’il explique. Une histoire de liberté de mouvement à travers les planches d’images — mais est-ce bien cela ?

Il aura beau énumérer toutes les précautions à prendre avant d’appuyer : se positionner, se rapprocher – oui encore un peu –, oser, tenter, recommencer, reculer, rien n’est garanti. Il cherche l’angle, l’instant fou, l’improbable, le juste reflet. Il cherche.<

Un autre jour il parlera du voyage de l’œil, de la solitude du photographe, de la beauté fugace. Fasciné, bouleversé, un autre jour encore il aura les mains vides. La boîte noire est rivée aux os de son crâne, pas bien loin des zones primitives qui dictaient aux hommes de se relever pour marcher, de grandir, de garder la tête haute, d’observer de loin la migration des oiseaux et le mouvement des grands animaux de savane.

L’exercice quotidien de la vie se charge de fixer les choses. Il met son casque de moto, baisse la visière, fonce sur la double voie. Le vent fouette son corps à cheval sur la machine, tout défile, lignes des arbres devenues floues, vitesse, griserie, plus de réglages qui tiennent. Il vit, c’est tout.

peu de mots

j’ai commencé un livre et chaque phrase est si forte que je suis dans l’incapacité d’avancer ma lecture… je reste là et je relis, impossible de tourner la page, tout se passe comme si ces quelques mots — peu de mots — avaient le pouvoir de révéler des choses qui m’avaient échappé jusque là et résonnaient sans fin… mon corps s’agite, mes doigts frottent le feuillet comme pour l’interroger… le genre de livre écrit avec ce qu’il faut de grâce et de simplicité pour toucher les zones secrètes écartées de notre conscience (comme j’aimerais moi aussi écrire des livres qui ressemblent à celui-là)

ils percutent notre peau comme celle d’un tambour Continue reading →

en 4000 mots #7 | Virginia Woolf : contexte de l’écriture

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
recherches sur la nouvelle

Le Tiers Livre – atelier d’hiver #7, écrire sans sujet à partir de ‘Journal’ de Virginia  Woolf
(écrire le contexte du lieu de l’écriture, les conditions matérielles, les heures, la fatigue…)

 

Mercredi 6 février

Quand est ce que ça vient et où est-ce que ça va ? trop chaud trop froid, trop vite trop tard. Peut-être dans ce moment au sortir du sommeil : cerveau en mode oubli, respiration inaudible et bruits feutrés comme s’il avait neigé. Rester dans l’abandon de la nuit une heure encore dans la chambre douce en lumière, là où les choses se disent à voix basse et où les douleurs – tous les genres de douleur – sont plus vives, les perceptions plus profondes qu’à vivre en plein soleil. Il y a cette quantité folle de mots passés en revue dans le noir avant le sommeil et dans ces interstices où l’on croit ne pas dormir. Je me souviens, alors le livre s’écrivait tout seul dans une extrême lucidité, rien de flou, chaque élément parfaitement en place, et puis cette multitude d’images traînant à la queue leu leu avant de filer loin.

Jeudi 7 février

Aujourd’hui je ne sais plus où j’en suis avec ce roman, si je suis sur la bonne voie. Je crois avancer, par petits bonds, un peu comme les oiseaux qui volètent dans les bras de l’arbre ou les écureuils. En fait non, ça n’avance pas. Il me faut tout recommencer, changer de point de vue, changer de temps pour raconter. Je m’effraie de la suite et je reste au tiède du lit pour ne pas sentir le découragement. Continue reading →

en 4000 mots #6 | Robert Walser : un tout petit clou

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
recherches sur la nouvelle

Le Tiers Livre – atelier d’hiver #6, écrire sans sujet à partir de ‘Vie de poète’ de Robert Walser
(écrire sur rien, à partir de rien, « en un seul bloc »… j’ai écrit cette variation en prolongement de #2 : écriture avec écrivain)

Il y a grande soirée à l’ambassade. Pas la peine de rêver, il ne viendra pas. Toute la semaine sans le voir – la troisième au total. Elle n’arrivera pas à travailler, encore moins à dormir : les ombres dehors, le vent, le cri déchirant des chats qui se défient. Elle va avoir la fièvre de lui. Alors se fixer sur rien ou pas grand-chose, par exemple une tache d’humidité au plafond, une rayure, un bout de carte postale qui dépasse d’un livre. Fouiller désespérément le noir pour se raccrocher à ce rien qui pourrait la sauver. Elle ne boit jamais seule d’habitude, mais là c’est différent — juste une rasade parce qu’elle ne supporte pas d’attendre. Elle cherche un clou entre deux lés de tapisserie, un élytre d’insecte dans le rideau, une carapace de coccinelle, Continue reading →

en 4000 mots #5 | Sarraute : scénographie des voix

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
recherches sur la nouvelle

Le Tiers Livre – atelier d’hiver #5, à partir de ‘Vous les entendez’ de Nathalie Sarraute
(tentative de dialogue et de mise en scène du dialogue « en un bloc »)

Approche voyons, n’aie pas peur, toutes les filles passent par là un jour ou l’autre, ça ne sert à rien de te faire du mouron… La voix est déformée à cause des épingles retenues entre les dents, pourtant douce, rassurante… Voilà, rentrer un peu plus le galon, ah c’est beaucoup mieux, plus élégant ; en général elles attendent toutes ce moment-là, elles piaffent, c’est comme inscrit dans leur sang… Les gens parlent toujours à tort et à travers, qu’est-ce qu’ils savent les gens de nos vrais sentiments ?… Quand même tu devrais être contente, et puis ça vaut mieux que de ne plaire à personne et de rester en rade, après on devient vite trop vieille, combien de fois je te l’ai dit… Un battement d’aile peut dévier la courbe, un simple geste orienter le destin, on sait bien : un regard appuyé ou détourné, une main qui s’approche ou refuse, mais un mari pour la vie, elle n’est pas sûre d’avoir vraiment choisi… Continue reading →